Lorsque le silence cache un cri intérieur

· 4 mars 2016

Le silence, c’est l’absence de mots. Cependant, les silences impliquent également une présence, la présence d’un message qui n’a pas été dit, mais qui est bien là.

Les silences ne sont pas vides de communication, mais ils communiquent quelque chose qui ne se dit pas avec les mots.

Tout comme il existe des mots qui ne disent rien, il y a aussi des silences qui disent tout. Il y a des silences qui accusent et il y a des silences qui tuent.

Des silences qui naissent de l’impossibilité, de la peur ou du désarroi et des silences qui expriment un pouvoir suprême. Des silences prudents et des silences qui angoissent. Des silences qui naissent de la répression et des silences qui libèrent.

“Les rivières les plus profondes sont toujours les plus silencieuses.”
Quinte-Curce

En réalité, nous pourrions parler de toute une langue faite de silences. Cependant, à l’intérieur de ces différentes formes de silence, il y en a une qui est brutale, car elle renferme un cri.

C’est le genre de silence qui survient après avoir vécu une expérience saisissante, face à laquelle aucun mot ne peut décrire ce que vous ressentez.

Le silence et l’horreur

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Les silences qui renferment des cris sont quasiment toujours associés à l’horreur. Mais attention, l’horreur, ce n’est pas la même chose que la terreur.

Selon le dictionnaire, la terreur est une peur intense, tandis que l’horreur peut s’apparenter à un sentiment de peur, comme d’aversion. Ainsi, tandis que la terreur est due à une source matérielle, l’horreur provient d’une source imprécise.

Pour être plus précis : on ressent de la terreur face à un objet ou à une situation identifiables ; il peut s’agir d’un moustique, d’un dictateur ou d’un monstre imaginaire.

En revanche, on ressent de l’horreur face à une menace latente qui provient d’un objet qui est insinué mais qui n’est jamais défini. Cette horreur est ressentie face aux « êtres de l’au-delà », face au « désastre » ou à la « persécution ».

En effet, le côté indéfini de ces menaces est précisément l’un des facteurs qui poussent au silence. Comment parler d’une peur extrême, ou d’une aversion extrême, si on ne sait même pas réellement de quoi elle provient ou le mal qu’elle peut exactement causer ?

On ressent simplement que c’est une chose « terrible », mais au-delà de cela, rien n’est clair.

On ressent de la terreur si l’on se retrouve face à un lion furieux, dans un endroit loin de tout. On ressent de l’horreur lorsque quelqu’un que l’on aime et qui nous était proche meurt subitement.

Dans les deux cas, une sorte de stupeur apparaît. Cependant, dans le cas de l’horreur s’ajoute le poids de l’impossibilité de décrire et d’expliquer.

L’horreur implique ces silences qui renferment des cris. Les mots ne sont pas suffisants pour exprimer l’ampleur de tout ce que l’on ressent. Les mots nous manquent.

Tout ce qui est dit semble être inutile : cela ne permet pas de se libérer de la douleur et ne permet pas non plus aux autres de comprendre à quel point ça fait mal.

Dans ces cas là, il semble que les mots ne servent à rien. Ainsi, la communication verbale est remplacée par des silences, mais également par des larmes, des gestes de mécontentement, des soupirs…

Cependant, ces expressions ne permettent pas non plus de surmonter la douleur, bien au contraire.

Le cri et la poésie

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Les mots sont l’unique force capable de donner un nouveau sens à nos expériences. C’est grâce aux mots que nous pouvons évacuer toutes les formes de douleur qui nous habitent. Nous nous libérons, pour pouvoir aller de l’avant.

Le cri est notre première expression de vie à la naissance. Avec ce premier cri nous annonçons que nous sommes là, et que nous avons surmonté la première grande rupture de nos vies.

Nous nous sommes séparés de notre mère et ce premier cri nous permet de dire au monde que nous avons besoin de lui pour continuer à vivre.

Parfois, lorsque nous sommes adultes, nous avons l’impression que seul un énorme cri pourrait exprimer ce que nous portons à l’intérieur.

Seule une expression désarticulée et déchirante serait capable de dire que nous sommes des êtres sans défense qui avons besoin du monde.

Cependant, nous ne pouvons pas nous mettre à crier vivement dans ces moments extrêmement difficiles de la vie.

Pour cela, le cri qui ne peut pas sortir se transforme en silence. Tant le cri sourd que le silence lui-même parlent de l’impossibilité à articuler un discours, ou bien un témoignage cohérent sur ce qui nous arrive.

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Où est la sortie alors ? Nous avons besoin de crier mais nous ne pouvons pas. Nous avons besoin de parler mais les mots ne viennent pas. Que nous reste-il pour exprimer cette souffrance qui nous fait mal chaque minute ?

Lorsque le langage ordinaire ne sert plus, la poésie peut devenir une solution d’urgence. Et ce n’est pas seulement un ensemble de vers structurés, car la poésie fait référence à toutes les formes d’expression qui servent aux sens figurés à se concrétiser.

La poésie c’est le chant, la danse, la peinture, la photographie, l’artisanat. Tisser, coudre, décorer, restaurer. Tout acte créatif réalisé intentionnellement pour donner forme à la douleur que nous ressentons vaut autant que la poésie…

Tailler, sculpter, cuisiner… Cuisiner ? Oui, cuisiner. Avez-vous déjà lu « Chocolat amer » ? Dans ce livre, Laura Esquivel nous montre une façon de transmettre sa douleur aux aliments et parvient même à ravir les autres de délice.

Là où les mots se montrent insuffisants et où le cri s’étouffe, là où se trouve le germe de la poésie sous toutes ses formes, c’est ici que nous devons nous réfugier lorsque la douleur et l’horreur nous dépassent.

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Images publies avec l’aimable autorisation d’Audrey Kawasaki.