Les énigmes du silence

· 23 juin 2015

Presque personne ne peut supporter un silence absolu sur une longue durée. L’absence de sons est perçue comme une sorte de jeûne, une privation inconfortable, qui, dans notre monde actuel, n’a pas vraiment sa place.

Il existe même une pratique qui consiste à laisser la télévision ou la radio allumée, simplement pour constater un bruit de fond, masquant tout silence.

Le silence absolu est parfois vécu comme une solitude monstrueuse, comme un abandon insupportable.

Certains trouvent que le silence provoque une inquiétude plus ou moins ennuyante. D’autres le voient plus comme un allié, seulement si c’est de temps en temps et s’il ne dure pas plus de quelques heures.

Peu importe le bruit du traffic dans la rue, il faut briser le silence, car le silence évoque la mort.

Les silences

Le silence de deux amoureux qui se regardent dans les yeux, est considéré comme quelque chose de romantique. Comme nous l’avons déjà entendu des milliers de fois, ils « n’ont pas besoin de parler pour se comprendre ».

Le silence qui fait son apparition après un bruit assourdissant est relaxant, tel une oasis dans cette jungle acoustique. Enfin, le silence qui survient après un moment de bonheur est, lui, débordant.

Et puis il y a d’autres silences, moins appréciables. Ceux qui nous rappellent que nous sommes seul ou bien loin de quelqu’un en particulier. Une réponse qui ne vient pas. Les mots que nous n’entendrons plus jamais car les personnes sont parties.

Les « je t’aime », « je te comprends », « j’ai besoin de toi », « je te respecte », « je t’admire » que nous n’avons jamais entendus ou jamais dits. Le silence enfoui au fond de soi. Les regards durs et les gestes cruels qui remplacent les mots.

Les silences imposés : « tais toi ! ». Le silence émouvant avant l’annonce du gagnant de la tombola. La tension silencieuse de celui qui s’apprête à prononcer le verdict. Le silence de l’univers avec ses planètes, ses étoiles, et ses corps flottants dans l’absence de sons la plus totale.

Il y a dans ce silence un mystère, qui, nous fascine et nous terrifie à la fois.

Le pouvoir du silence

Tandis qu’en Occident parler peu peut être interprété comme le fait de ne rien avoir à dire, en Orient, c’est tout l’inverse, car celui qui parle trop perturbe et est soupçonné de charlatanerie.

Là-bas, le silence a un sens profondément spirituel et il est en relation avec le monde éthique. Le silence mystique invite à une analyse des fibres intimes et des racines de notre vie.

En Orient, le silence est actif. Il représente une quête, une introspection, une rencontre avec sa voix intérieure. Celui qui se tait dispose du pouvoir. Celui qui parle reste irrémédiablement enchaîné à ce qu’il dit.

En Occident, la force du silence fut exprimée grâce au cinéma classique de Chaplin, ou dans les intelligentes mimiques de Marcel Marceau, qui finira par affirmer : « Vous devez comprendre quel silence, quel est le poids du silence, qui est le pouvoir du silence ».

Bien que ce soit quelque chose de très difficile à comprendre dans une époque régie par l’hyper-communication, parfois nous n’avons rien de particulier à dire.

Souvent nos conversations ne sont qu’une répétition des mêmes formules connues et usées, des mêmes lieux, des mêmes théories, etc.

Dans le contexte de la psychanalyse, le silence représente un pilier qui soutient l’ensemble de l’échafaudage du processus. L’analyste offre son silence comme pour nous inviter à faire ressortir notre propre voix, notre propre interprétation, notre propre discours.

Face à cela, le silence de la personne analysée révèle une résistance ou l’irruption d’une chose contre laquelle elle lutte.

En psychanalyse, il existe également une forme de silence extrême et imbattable. Car au bout du compte, l’inconscient est un discours sans paroles.

De ces silences face aux non-dits, naît un nouveau langage qui n’est fait ni de paroles, ni d’intuitions, ni de suggestions, ni de paradoxes, ni de prétextes… L’inconscient est fait d’art et de poésie :

Les trois mots les plus étranges
Quand je prononce le mot Avenir,
Sa première syllabe appartient déjà au passé.
Quand je prononce le mot Silence,
je le détruis.
Quand je prononce le mot Rien,
Je crée une chose qui ne tiendrait dans aucun néant.
-Wislawa Szymborska-

 

Photo : Víctor Nuño – Vía Flickr.