William Wilson, un conte d’Edgar Allan Poe pour réfléchir

· 26 mars 2018

Edgar Allan Poe est l’un des génies de la littérature les plus reconnus au niveau mondial, pas seulement pour son oeuvre mais aussi pour sa vie turbulente, sa mort et les mystérieuses visites d’un possible admirateur devant sa tombe. En définitive, en plus de nous offrir des oeuvres aussi mémorables que Le Corbeau, il est devenu une figure étroitement liée au mystère; un personnage, sans aucun doute, très attirant et intéressant. Parmi toute sa production littéraire, j’aimerais particulièrement mettre un conte en avant, William Wilson, une brève narration qui nous rapproche du subconscient de l’auteur et d’un thème qui a souvent été abordé en littérature: le thème du double ou du Doppelgänger

Edgar Allan Poe est né un 19 janvier à Boston, aux Etats-Unis ; on le considère comme le créateur du récit de détectives, le rénovateur du roman gothique et, sans l’ombre d’un doute, comme un grand maître de la terreur. De la terreur psychologique, celle qui se plonge dans l’esprit humain, nous perturbe et nous met mal à l’aise.

Si la vie de Poe avait été une vie tranquille, équilibrée et s’il n’avait pas eu de problèmes familiaux ou avec l’alcool, il n’aurait peut-être pas été le génie littéraire que nous connaissons aujourd’hui. La vie de Poe a été tumultueuse et cette inquiétude et torture mentale qu’il vivait se reflétait dans ses œuvres.

William Wilson est l’un des récits les plus intéressants d’E. A. Poe. C’est un récit qui suppose une rénovation de l’idée de double que l’on avait dans la littérature; il marque un avant et un après. William Wilson est un récit à la première personne, où « l’auteur » se présente comme William Wilson, même s’il nous avertit qu’il s’agit d’un faux nom; l’histoire se centre sur la vie de ce personnage et d’un homme qui porte le même nom et prénom et qui le poursuivra toute sa vie.

Ces deux personnages n’ont aucun lien de parenté. En plus de partager le même nom, ils partagent la même apparence physique; le William Wilson « double » sera le seul personnage qui réussira à faire face au William Wilson « original », le seul qui puisse lui faire de l’ombre.

edgar allan poe

Subconscient, double et littérature

La psychanalyse, malgré ce que l’on peut parfois en penser, peut être très utile dans l’analyse des textes littéraires, surtout ceux qui présentent une plus grande charge symbolique. La psychanalyse peut être un outil très utile en littérature; dans L’interprétation des rêves et Psychopathie de la vie quotidienne de Freud, on expose l’idée selon laquelle les rêves supposent une libération/expression des traumas en lien avec la célèbre structure psychique: inconscient, préconscient et conscient. L’inconscient essaye de faire émerger les traumas et Freud a interprété les rêves comme un véhicule pour ce voyage vers la conscience.

La littérature et l’art ont été vus comme un mécanisme similaire à celui des rêves: les auteurs y laissent voir de possibles traumas à travers des métaphores et des symboles. Freud regroupe une série de phénomènes que nous voyons dans la littérature : l’apparition du double, le corps démembré, la pensée magique, etc.

Tout au long de l’histoire de la littérature, nous avons retrouvé un grand nombre de symboles et de métaphores que nous pouvons interpréter grâce à la psychanalyse. L’un des cas les plus étudiés est, peut-être, le complexe d’Oedipe; nous pouvons retrouver une infinité de symboles phalliques, des formes de mort symbolique de la figure du père (élimination du rival)… dans une infinité de poèmes et d’œuvres littéraires. Un bon exemple de cela serait le poème La Mère de Dámaso Alonso et, dans le domaine de l’art, Saturne dévorant son fils de Goya, une oeuvre qui a été interprétée à partir de la psychanalyse et qui garde un lien avec le cannibalisme, la mélancolie, la destruction et les problèmes de type sexuel.

saturne

La littérature suppose une voie d’accès vers l’inconscient et ceci n’est pas né avec Freud mais a été présent tout au long de l’Histoire. Par exemple, Aristote disait que, en assistant à des spectacles de tragédies grecques au cours desquelles on observait de véritables brutalités, on donnait libre cours à la purge et à la purification des émotions. À travers la littérature et l’art, nous pouvons voir une multitude de conflits internes très désagréables qui supposent toutefois une libération.

Le thème du double est associé à l’idéation de l’âme, établit une structure de duplicité et se manifeste à travers des miroirs, des reflets (eau), etc. Lorsque nous analysons une oeuvre littéraire ou artistique, il est intéressant de prêter attention à ces petits détails qui peuvent nous donner des pistes sur le véritable sens de l’oeuvre.

Dans l’Antiquité, nous retrouvions déjà le personnage mythologique de Narcisse, qui tombe amoureux de son reflet dans l’eau. Il s’agit de l’un des premiers exemples du thème du double. Nous retrouvons également cela dans certaines comédies de Plaute. À l’origine, le double avait été vu comme un élément de comique: confondre des jumeaux et raconter quelque chose au mauvais jumeau, des situations confuses qui provoquent le rire, etc. Cependant, et plus particulièrement avec l’arrivée du romantisme, l’idée du double malveillant, du « jumeau malsain » apparaît: il finira par recevoir un traitement dramatique et le comique sera mis de côté.

William Wilson va un cran au-delà de ce dramatisme; le double de William Wilson n’est pas le jumeau malveillant classique car il s’agit d’un personnage « supérieur » à lui au niveau de certains aspects, un personnage qui sera une sorte de voix de sa conscience, une version améliorée de lui-même et, par conséquent, une menace pour l’orgueil du protagoniste.

deux hommes

Le thème du double dans William Wilson

La narration à la première personne et la date de naissance de William Wilson (19 janvier, comme Poe) nous invitent dans une oeuvre avec des tendances autobiographiques. Une chose qui ne nous surprend pas vraiment si l’on prend en compte la turbulente vie de l’auteur; William Wilson serait une espèce de prise de conscience pour Poe, une sorte de miroir de la lutte interne que vivait l’auteur pendant cette période.

Le dédoublement de la personnalité est flagrant dès le début, pas seulement à cause de l’apparition du double mais aussi à cause du nom choisi: William Wilson. L’initiale « W » implique déjà une duplicité et, par ailleurs, fonctionne aussi bien en nom qu’en prénom; ceci n’est pas anodin si l’on prend en compte l’argument de l’oeuvre.

William Wilson et son double deviennent des compagnons inséparables; quelque chose l’invite à le détester et à l’attaquer parce qu’il s’agit d’une menace mais, en même temps, il apprécie son double et voit en lui son reflet. Les similitudes sont de plus en plus évidentes et le double en vient à copier sa façon de s’habiller et de marcher. William Wilson est un personnage téméraire qui dépasse les barrières de la légalité et du « politiquement correct »; il aime les excès et l’alcool; son double, en revanche, essayera de saboter tous ses plans.

Le problème du double est abordé d’une manière audacieuse et profonde dans cette oeuvre ; le double devient un véritable cauchemar pour le protagoniste et un reflet très net des conflits personnels de l’auteur. Le dédoublement de la personnalité débouchera sur une situation étouffante, pleine d’anxiété pour le protagoniste et qui, comme l’on pouvait s’y attendre dans une oeuvre de ce style, nous conduit à un dénouement spectaculaire où, bien évidemment, la figure du miroir aura un rôle majeur.

En définitive, il s’agit d’une narration digne d’analyse, pleine d’éléments symboliques, qui mérite plus d’une lecture et nous dévoile les problèmes d’Edgar Allan Poe. William Wilson est un récit aux touches autobiographiques dans lequel l’auteur remet en question son propre style de vie et entame un dialogue avec sa propre conscience.

« Pendant l’heure de lecture, l’âme du lecteur est soumise à la volonté de l’écrivain ».

-Edgar Allan Poe-