Lettre d’un père qui a appris à grandir avec sa fille

26 juin 2017 dans Psychologie 122 Partagés

Elle est née hier et, aujourd’hui, dans quelques heures, elle va entrer à l’Université. Hier, on m’a dit que j’allais être père ; peu de temps après, elle avançait à quatre pattes et, il y a quelques minutes, elle a pris sa première leçon d’auto-école. Hier, elle nous regardait comme si nous étions des dieux et, aujourd’hui, comme quelqu’un qui regarde des personnes dont elle connaît tous les défauts, en profondeur. Une seule nuit s’est écoulée, une nuit que j’ai passée à réfléchir, ébahi, la voyant grandir…

Grandir par instants, parce que j’ai aussi dû sortir pour travailler. À d’autres moments, ses frères et sœurs ont eu besoin de moi, et les miens aussi, ainsi que mes ami-e-s, mes parents, sa mère ou même moi. J’ai parfois eu besoin de moi-même. Je suis rentré tard à la maison, ou alors je ne connaissais pas de conte à raconter. Et c’est ainsi qu’elle a quitté l’âge des histoires inventées pour commencer à faire l’expérience d’une réalité infiniment plus cruelle, même si elle est toute aussi enchanteresse.


Pour inventer elle-même ses propres histoires, en évitant notre surprotection et notre manie d’appliquer le proverbe « loin des yeux, loin du cœur » à chaque pas qu’elle faisait et à chaque risque qu’elle prenait.


Les espoirs d’un père

Hier, j’avais placé un tas d’espoirs en elle. Des espoirs qui étaient miens et à propos desquels elle n’avait rien dit. Ou, du moins, rien à part me montrer le biberon quand elle avait soif ou fourrer dans sa bouche tout ce qu’elle trouvait quand elle avait faim. Aujourd’hui, mes espoirs continuent de m’appartenir mais, en réalité, elle a fini par construire les siens et j’ai dû les accepter. C’est un processus qui m’a pris toute la nuit.

J’aurais aimé qu’elle soit avocate. Parce que j’ai l’impression qu’ils ont une vie tranquille, qu’ils occupent une position importante et que, grâce à leur formation, ils acquièrent un sens de la justice supérieur à celui de la majorité des mortels. Cependant, elle a voulu devenir journaliste.

Mais pas comme celleux qui présentent les informations à la télé. Plutôt comme celleux qui voyagent, qui révèlent les guerres et donnent une voix à ces grandes histoires qui sont aussi anonymes. Ça me fait peur, à tel point qu’il m’est parfois impossible de dormirAlors qu’elle me regarde avec l’air d’être tombée amoureuse de quelqu’un sans même le connaître, avec le cœur. En tant que père, ce regard, son regard, me remplit de fierté.

Céder le contrôle

En tant que père, il n’a pas non plus été facile de lui céder le contrôle. Je l’ai toujours vue plus petite qu’elle ne l’était, plus vulnérable, influençable et innocente. J’ai aussi vu comment, bien souvent, elle se dirigeait vers le précipice avec toute la détermination du monde et j’ai dû la laisser faire, car même si j’aurais aimé être son meilleur professeur, il y a des leçons que seule la vie peut vous enseigner ou que vous devez apprendre d’autres personnes.

Elle est si jolie, si jolie quand elle est couchée. Je ne sais pas si elle le sait, mais il n’existe pas de plus jolie jeune fille au monde. Je lui disais souvent et elle me souriait, puis elle s’est mise à rougir et, enfin, elle me répondait avec un « Papa ! » (ne me colle pas la honte).

J’ai beaucoup de mal à comprendre cette bataille qu’elle a commencé à mener contre son corps et a tirer de ma mémoire ces moments où, moi aussi, je donnais beaucoup d’importance à ce que pensaient les garçons et les filles de mon âge. Comprendre que pour la comprendre, très souvent, il faut fouiller dans sa mémoire, car dans cet exercice j’ai aussi rencontré la nostalgie et mes yeux se sont embués.

Le malaise que pouvait me provoquer cette horrible veste pour aller à l’école, une veste cousue à la main par ma mère qui s’ennuyait et qui piquait comme le diable. Je ne sais pas quelle veste j’ai dû lui faire porter, je lui en ai peut-être même fait porter plusieurs. Il s’agit peut-être de ces cours au conservatoire auxquels je la forçais à assister, jusqu’à ce que son désintéressement pour la musique brise ma volonté de la voir se transformer en amie des croches et des doubles croches. Je n’ai pas réussi à lui faire aimer, elle se grattait devant moi et je me consolais en me disant que c’était bon pour elle.


Même si j’aurais aimé être son meilleur professeur, il y a des leçons que seule la vie peut vous enseigner ou que vous devez apprendre d’autres personnes.


Je me suis rendu compte…

Désormais, si je devais recommencer, je crois que je ne t’obligerais pas à faire autant de choses adéquates. J’aurais aimé m’être rendu compte de ta manière de regarder le ballon quand tu étais petite et avoir joué au football avec toi. Avoir été moins attentif aux dangers et prêté plus d’attention aux joies. Ne pas être arrivé si souvent en retard. Avoir accepté de jouer avec toi avant que tu n’abandonnes et ailles voir d’autres petites filles pour le faire.

J’aurais aimé assumer plus tôt le fait que tu sois parfaitement capable de t’habiller chaudement quand tu avais froid ou de manger quand tu avais faim. Car il s’agissait des besoins que tu avais au tout début, mais plus par la suite. Par la suite, tu avais besoin de courage pour tous les projets que tu commençais, de réponses à tous les doutes si propres à ton âge, de la compagnie de quelqu’un qui ne soit pas autoritaire mais qui donne son soutien, console et motive. C’était peut-être mon rôle, c’était peut-être le rôle d’un père.

On dit que les émotions sont magiques… et que les êtres humains peuvent en ressentir plusieurs à la fois. Je me sens triste parce qu’une partie du temps que nous avons passé ensemble ne reviendra pas. Je suppose que tous les parents ressentent cela à un moment donné, mais ça ne me console pas.

Cependant, il y a bien une chose qui le fait : maintenant, quand je te vois livrer tes propres batailles, je suis fier que tu les affrontes de manière honnête. Que tu décides de celles que tu veux mener, que tu fasses tes erreurs et que tu trouves tes passions. En te voyant grandir, j’ai compris que je te souhaitais une vie facile, et que tu voulais aussi une vie facile. J’espère juste que tu y arriveras et, bien sûr, que tu partageras tout cela avec moi.

P.S.: Comme tu le vois, aujourd’hui aussi, à part être un père, j’ai commencé à être un peu journaliste et j’aimerais terminer cet article puis le signer avec toi lorsque nous mangerons ensemble.

Images de Soosh

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