Le langage de la dépression : quand l’angoisse prend une voix et un sens

· 7 octobre 2018

Le langage de la dépression a une voix, il nous module. L’angoisse, l’indifférence et le désespoir imprègnent les mots que nous choisissons, altèrent notre lexique, déforment nos schémas grammaticaux et même la longueur des phrases que nous prononçons. Tout cela est plus bref, plus obscur et davantage motivé par l’amertume profonde qui entache entièrement notre réalité.

La dépression donne des pistes et se penche à la fenêtre de notre vie de différentes manières. Néanmoins, sa principale compétence, une féroce ruse est de tout déformer : notre comportement, notre motivation, nos habitudes de vie, nos pensées, notre langage… Parfois, loin de réagir face à elle, nous finissons par assumer sa présence en l’intégrant à notre manière d’être.

« La dépression est une prison dans laquelle tu es à la fois le prisonnier et le cruel geôlier ».

-Dorthy Rowe-

Quand la dépression envahit notre quotidien

Nous affirmons cela pour une raison très concrète. Certaines personnes en viennent à « normaliser » ces états de vulnérabilité. Ce sont généralement des hommes et des femmes continuant à vivre avec leurs tâches et leurs responsabilités sans que leur environnement ne détecte cette ombre, le relief de la dépression. De nos jours, le développement des nouvelles technologies a permis de mettre en place des logiciels informatiques donnant la possibilité d’identifier sur le réseau des schémas linguistiques associés à cette maladie. Les résultats nous démontrent une fois de plus l’incidence élevée de ce trouble.

L’université du Texas, par exemple réalisa une étude qui permit de détecter des caractéristiques dépressives dans nos interactions sur les réseaux sociaux ou sur des forums internet. Nos adolescents sont par exemple très habitués à utiliser ces moyens de communication comme des scènes où s’exprimer et se soulager. On peut donc souvent faire face à des indices clairs de troubles psychologiques n’étant pas traités car ils ne sont tout simplement pas identifiés.

Rappelons-nous que la dépression laisse des traces, des pistes et qu’elle est perceptible dans le style de communication que nous avons l’habitude d’employer…

langage de la dépression

Le langage de la dépression : comment le reconnaître ?

Le langage de la dépression fait partie de notre culture. Cette phrase qui peut sans doute attirer notre attention est un fait plus qu’évident. Certaines chansons sont le reflet émotionnel d’un auteur qui transite par une étape vitale aussi complexe qu’obscure. Cependant, nous adorons ce type de paroles car s’il y a bien quelque chose qui nous plaît; ce sont les chansons et les histoires tristes. Prenons comme exemple les textes de Curt Cobain ou d’Amy Winehouse.

Nous percevons également cela dans le monde de la comédie, dans la littérature ou dans la poésie. Sylvie Plath, une poète connue, avait l’habitude de dire « mourir est un art, comme tout ; et je le fais extraordinairement bien ». Virginia Woolf pour sa part donnait des pistes plus qu’évidentes et même saisissantes dans ses ouvrages : Les vagues ou Madame Dalloway.

Dans certains cas, les troubles mentaux invoquent ce génie créatif qui surgit quasiment comme un traité démoniaque dans lequel la réussite, la reconnaissance ou la maîtrise créative se payent finalement avec la vie de l’auteur. Déceptions tristes et désespérés qui sont intuitives, nous les voyons venir car le langage de la dépression est amer et qu’il suit des schémas frappants. C’est le miroir de la convulsion du monde intérieur.

Voyons comment le reconnaître.

Contenu et style de langage

Au début de l’année, une étude publiée dans la revue Clinical Psychological Science nous a révélé une manière de détecter la dépression au travers du langage. Nous ne faisons pas uniquement référence à la communication orale. Comme nous l’avons signalé au début de cet article, nous disposons d’une série de systèmes informatiques nous permettant d’identifier certains troubles au travers des réseaux sociaux et des forums.

  • Ainsi, dans le langage de la dépression, la première chose qui interpelle est le contenu. Les émotions négatives, les idées fatalistes, le désespoir et des mots tels que « solitude », « tristesse », « peur » sont présents en abondance.
  • D’autre part, les expressions fondamentalistes du type « cela n’a pas de solution », « il n’y a pas d’espoir », « le lendemain n’existe pas », « je suis toujours seul(e) », « personne ne peut me comprendre »… sont très communes.

Il convient de signaler par exemple que les experts font le lien entre ces expressions et les personnes à tendance suicidaire.

langage de la dépression

L’emploi des pronoms

D’autre part, le langage de la dépression a généralement et exclusivement recours au pronom « je ». Dans l’esprit d’un dépressif, le monde s’est réduit ; il est devenu minuscule et oppressant. Dans ce petit territoire de souffrance, une seule personne continue de vivre. Ce « moi » qui ne peut plus compter sur personne, qui est incapable de voir les perspectives des autres, qui n’a aucune empathie, qui n’est plus capable de relativiser. Il ne lui est devenu impossible de s’ouvrir à d’autres mondes, d’autres vents et d’autres courants plus optimistes.

Ainsi, l’usage constant des temps verbaux conjugués à la première personne est un reflet de plus des émotions négatives qui contribuent à boycotter dans sa totalité leur protagoniste.

Le cycle de la rumination

Le langage est le reflet de notre raisonnement et de notre état moral. Lorsque la dépression a conquis notre chaque territoire mental de notre cerveau, il est commun de commencer à ruminer. Le cycle de la rumination est composé de pensées obsessionnelles imparables. Cette habitude persistante est comme l’eau stagnante. Rien ne se renouvelle, le même torrent s’agite en notre intérieur. Les mêmes bactéries et les mêmes micro-organismes sont déplacés et finissent par nous rendre malades.

Pour cette raison, il est commun de remarquer les mêmes conversations, les mêmes idées négatives, les mêmes doutes et les mêmes obsessions chez les personnes dépressives. Leur demander de se retenir, de changer leur discours ou de penser à d’autres choses ne sert à rien. Elles n’en sont pas capables. 

 

En conclusion, si nous détectons chez nos proches et amis certains signes du langage dépressif, nous pourrons faciliter l’intervention et donc leur récupération. C’est un fait très important surtout lorsque l’observation s’effectue sur de jeunes sujets : enfants et adolescents. 

Certains confondent des comportements ou styles de communication avec la crise propre à l’adolescence. Cependant, ces dynamiques et expressions ne reflètent aucun style de personnalité : souvent, elles mettent en évidence un trouble psychologique. Apprenons donc à identifier cette maladie qui a chaque jour une plus grande incidence afin de mieux y répondre et de la prévenir avec plus de réussite.