La « stupidité fonctionnelle » : la grande demande des entreprises

23 février 2017 dans Psychologie 0 Partagés

Même si cela nous fait mal de le dire à voix haute, il s’agit d’une évidence : aujourd’hui, la stupidité fonctionnelle est toujours l’un des principaux moteurs de nombreuses entreprises. La créativité n’est pas appréciée et avoir une pensée critique est une menace pour ce chef d’entreprise qui préfère que rien ne change et qui cherche avant tout des employés dociles.

Nous sommes conscient-e-s que, dans nos articles, nous avons parlé plus d’une fois du grand capital humain que peut offrir un cerveau créatif à une organisation. Cependant, penser d’une façon différente, en étant plus libres et connecté-e-s à nos intuitions est parfois plus un problème qu’un avantage dans nos environnements professionnels.

C’est difficile à dire. Malgré tout, nous savons que chaque organisation est comme une île particulière avec ses propres dynamiques, ses politiques et ses climats internes. Il existe des entreprises qui sont un exemple en matière d’innovation et d’efficacité. Cependant, aujourd’hui, le prétendu changement ne s’est encore pas mis en marche. Les grandes corporations et même les petites entreprises cherchent des personnes préparées, il n’y a aucun doute à cela, mais ces personnes doivent également être influençables, prévenantes et silencieuses.

L’innovation basée sur ce capital humain qui naît de l’esprit ouvert, flexible et critique est un danger total. Elle l’est parce que la direction continue de voir les nouvelles idées avec méfiance et peur. Parce que nos organisations se basent encore sur une envergure strict, sur un schéma vertical où l’autorité exerce un contrôle vorace. À leur tour, les collègues de travail ont tendance à considérer avec gêne cette voix qui apporte des idées nouvelles et qui, par conséquent, les met en évidence en faisant ressortir des capacités qu’iels n’ont pas.

Il s’agit d’une réalité complexe à laquelle nous voulons réfléchir.

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La stupidité fonctionnelle, la grande gagnante

Mats Alvesson, professeur à la “School of Economics and Management” de l’Université de Lund (Suède) et Andre Spicer, professeur de comportement organisationnel, ont écrit un livre très intéressant sur ce thème, intitulé The Stupidity Paradox. Une chose que nous savons tou-te-s est que nous vivons dans un monde où des mots comme « stratégie » ou « management » ont beaucoup de poids.

On apprécie des compétences basées sur la créativité ou sur le “Mental System Management” (MSM), mais il y a un abîme énorme entre accorder de l’importance à quelque chose et permettre que cette chose s’applique. Parce que l’innovation est trop chère, parce qu’il vaudra toujours mieux s’ajuster à ce qui fonctionne au lieu de se risquer à essayer ce que l’on ne connaît pas. Tout cela décrit une réalité aussi crue que désolante : l’économie basée sur l’innovation, la créativité et la connaissance est plus un rêve qu’une réalité patente.

Il faut également prendre en compte un autre aspect ; la personne brillante, avec une bonne formation, est aussi quelqu’un qui a besoin d’un travail. Finalement, elle réalisera des tâches routinières et peu prestigieuses parce que la résignation et l’acceptation de la stupidité fonctionnelle sont basiques pour garder un travail.

Votre formation, vos idées ou vos fabuleuses compétences importeront peu. Si vous élevez la voix, vos prédateurs apparaîtront sur le champ : des directeur-trice-s et des collègues moins brillant-e-s et créatif-ve-s qui vous demanderont de garder le silence dans ce troupeau de moutons blancs. Parce que vous les placez en évidence, parce que vos idées briseraient la « chaîne de montage de fer » qui se base sur la perpétuation de la médiocrité.

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Ne faites pas cela, ne devenez pas un idiot fonctionnel

Il est possible que la société elle-même ne soit pas préparée à recevoir autant de personnes formées ou capable d’offrir un capital humain alternatif : plus critique, plus dynamique, plus créatif. La demande ne se lie pas à l’offre et les entreprises ne sont nullement réceptives face à cette étincelle basée sur l’innovation. La stupidité fonctionnelle se concrétise parce que « nous n’avons pas d’autre choix » que d’accepter ce qu’il se passe pour arriver à la fin du mois.

La stupidité fonctionnelle qui domine dans un grand nombre de nos structures sociales est habitée comme nous le savons par des professionnel-le-s compétent-e-s et brillant-e-s mais qui gaspillent terriblement leur temps. Nous pourrions tou-te-s en faire beaucoup plus si les conditions étaient favorables.

Cependant, nous nous diluons complètement dans cette supposée imbécillité pour soutenir un système qui se maintient, qui survit mais qui n’avance pas. Et ceci, ce n’est pas un bon plan. Ça ne l’est pas parce que, dans ce contexte, nous nous sentons frustré-e-s et surtout malheureux-ses. 

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Problèmes sur lesquels réfléchir

Mats Alvesson et André Spicer, les auteurs du livre que nous avons cité précédemment, The Stupidity Paradox, nous indiquent qu’il y a quatre aspects qui structurent ce problème :

  • Nous cherchons à plaire à celui qui a le pouvoir dans l’organisation.
  • Nous ressentons le besoin de ne pas provoquer de problèmes et de ne pas dire à certaines personnes des choses qu’elles ne veulent pas entendre.
  • Le troisième problème est que, très souvent, être un-e « idiot-e fonctionnel-le » fait que tout nous réussit plus ou moins bien : nous gardons notre travail et nous sommes accepté-e-s.
  • Le quatrième problème est évident : l’immense majorité des postes actuels demandent cette caractéristique. Si vous souhaitez évoluer et, encore plus, conserver votre travail, il vaut mieux être prévenant-e, serviable et ne pas remettre en cause ce que vous faites.

Beaucoup définissent notre système actuel comme une économie basée sur l’innovation, la créativité et la connaissance. Cependant, nous pourrions dire presque sans nous tromper que seules 20% des entreprises mettent cela en pratique. Qu’arrive-t-il alors à tous ces cerveaux brillants ? À toutes ces personnes disposées à donner le meilleur d’elles-mêmes ?

Possibilités et changements

Nous passons une grande partie de notre vie scolaire et universitaire à chercher notre « élément », comme dirait Sir Ken Robinson, cette dimension où confluent nos aptitudes naturelles et les goûts personnels pour qu’au final, au moment d’entrer dans le monde du travail, tout échoue. La reddition n’est pas une bonne chose, nous transformer en une pièce supplémentaire d’un moteur discriminatoire du dix-neuvième siècle ne fera pas changer les choses.

Le cerveau créatif doit peut-être aussi s’entraîner pour avoir du courage et prendre des initiatives. Pour prendre des risques et sortir de ces cercles caduques afin de créer de nouvelles entreprises capables d’offrir des services novateurs à une société de plus en plus à l’affût. Les grands changements ne se font pas d’un jour à l’autre mais avec ce bruit quotidien, ce craquement lent mais constant qui précède toujours l’ouverture d’une nouvelle chose que l’on ne pourra pas arrêter.

Image principale « Les Temps modernes », Charles Chaplin (1936)

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