Parfois, être fort-e n’est pas un choix personnel, mais la seule option

· 19 août 2017

Parfois, la vie nous met des pierres dans les poches pour que nous redescendions sur le sol de la dure réalité. C’est alors que nous n’avons plus d’autre choix que d’être fort-e, que de conjuguer l’armure et l’épée, que d’agir avec intelligence et que de profiter de l’énergie d’un cœur inoxydable. Cependant, tôt ou tard, l’intégrité s’éteint, se brise, s’épuise…

Quand nous lisons un classique, nous savons presque immédiatement à quels moments la fatalité commence à faire de l’ombre. Lire Virgile, Shakespeare ou Dickens suppose d’attendre ce moment dans lequel surgissent cette fissure que tout altère, ce pli qui contient tout et qui change tout. En tant que lecteur-trice-s chevronné-e-s que nous sommes, nous savons anticiper aussi à quels moments vont se déclencher la trahison, le piège, l’erreur ou la tragédie.

« Le mou est plus fort que le dur ; l’eau est plus forte que la roche ; l’amour est plus fort que la violence. »

-Herman Hesse-

Mais, sur la scène de nos vies, moins littéraire et avec plus d’arêtes, nous anticipons rarement le fait que le cours naturel des choses complote une subtile vengeance contre nous. Peu de gens parviennent à anticiper, quand ils avancent en ligne droite pour se concentrer sur leurs rêves, leurs obligations et leurs projets, que le destin a d’autres plans pour eux : ouvrir un petit piège sous leurs pieds pour leur susurrer que « Maintenant, il faut attendre, maintenant tes rêves sont reportés. »

Personne ne nous a expliqué que c’est ce que l’on appelle l’adversité. De fait, elle s’est présentée toute seule, à la première personne, comme une maîtresse. Beaucoup ont été éduqué-e-s avec la promesse suivante : quiconque fait des efforts obtient une récompense. Si vous aimez, que vous prenez soin et que vous écoutez, on ne vous abandonne pas. Si vous avez confiance, les belles choses arrivent. Mais, la vie a parfois une boussole différente, de celles qui n’indiquent pas le nord, de celles qui nous obligent à prendre le chemin le plus long, le plus dur et le plus complexe… là où il n’y a pas d’autre option que d’être fort-e (ou du moins, le paraître pour que le destin ait peur et courbe l’échine).

Oui, la personne forte a plus de risque de souffrir de dépression

Aujourd’hui, il existe beaucoup de livres d’auto-aide et d’articles sur la croissance personnelle, obsédés par l’enseignement des 7, 8 ou 12 caractéristiques des personnes « fortes' ». L’idée trompeuse selon laquelle la fragilité ou la vulnérabilité débouche irrémédiablement sur la maladie mentale circule. Ainsi, si l’on suit cette ligne d’arguments, être « mentalement fort-e » ne permet pas de surmonter, d’éviter ou de se défendre avec efficacité contre les troubles de l’anxiété ou cette dysthymie qui nous touche et qui ne nous laisse pas partir.

Tout a des nuances, ne l’oublions pas : les personnes habituées à être fortes sont celles qui ont le plus gros risque de développer une dépression. Pensons, par exemple, à celles qui s’occupent de leurs proches dépendants.

Pensons aussi au père ou à la mère de famille dont le conjoint est au chômage et qui a sur les épaules de multiples responsabilités, au-delà des responsabilités économiques. Pensons, pourquoi pas, aux nombreux-ses professionnel-le-s qui passent leur vie à aider les autres : des publics défavorisés, des enfants à problèmes, des femmes maltraitées…

Souvent, nous luttons pour rester fort-e-s pour les autres, pour offrir la meilleure version de nous-même et apporter ainsi de la sécurité, de la solvabilité, de l’efficacité, de la proximité, de l’espoir et de la positivité. Mais nous ne nous rendons pas compte que ce que nous faisons, c’est souvent « agir », suivre un rôle auquel nous finissons par croire. Sans savoir que nous sommes en train de nous trahir.

Nous trahissons nos sentiments les plus authentiques, ceux qui perturbent notre intérieur : les peurs, les incertitudes, l’anxiété, la sensation de solitude… Jusqu’à ce que tôt ou tard, « nous nous brisions » et au lieu de demander de l’aide, nous nous taisons. Ou pire encore, nous continuons, de manière obsessive, à placer en priorité les besoins et les désirs des autres…

Si être fort-e est votre seule option, permettez-vous d’accepter votre propre vulnérabilité

Dans le livre de notre vie, il y a aussi des épopées, des défis que nous ne relevons pas, des tragédies qui nous sont imposées et des tests de courage que nous sommes obligé-e-s de passer. Mais, dans ce roman de notre quotidien où on nous voit comme des héros car nous faisons tout et car on n’ose émettre aucune plainte ou larme, il y a une terrible faute d’orthographe que nous commettons sans cesse : nous négliger nous-même.

« La force la plus forte. C’est un cœur innocent. »

-Victor Hugo-

Si être fort-e est votre seule option, acceptez votre vulnérabilité. Le vulnérable ne signifie pas fragilités, mais la prise de conscience que parfois, nous avons besoin de nous arrêter et simplement de respirer profondément. Être fort-e, ce n’est pas ignorer la colère ou la contradiction, ce n’est pas pardonner un 10 ou 100 fois ce qui nous fait mal, jusqu’à en perdre sa dignité. Être fort-e, ce n’est pas non plus agir avec dureté, en imposant ses propres perspectives pour créer des environnements autoritaires dans le but de garder le contrôle sur ce qui nous entoure.

En réalité, ce qui nous rend fragile, c’est de cacher notre propre ‘moi’ au monde. Si nous nous préoccupons uniquement de maintenir notre carapace reluisante pour sembler efficace, fort-e et hyper-résistant dans tout, nous accentuerons progressivement cette distance insurmontable entre ce que « je suis » et ce que « je montre », entre ce que « j’offre » et ce dont « j’ai vraiment besoin » à un moment donné.

Ainsi, pour utiliser cette clé résiliente qui ouvre la porte de notre estime de nous-même, il faut se révéler comme des êtres authentiques à tout moment. Car on peut être fort-e, mais en même temps capable de demander de l’aide quand on en a besoin. Car quiconque se soulage de ses poids émotionnels pour rassembler ses forces n’est pas moins fort-e qu’un-e autre.

Pour conclure, être fort-e dans un monde où on ne comprend pas encore la valeur de la vulnérabilité rend sans aucun doute plus difficile notre capacité à favoriser le bien-être psychologique dont ont besoin les authentiques héros. Celleux qui prennent soin des autres, celleux qui, à un moment donné, se sont vu-e-s dans l’obligation de faire face à l’adversité, sans que personne ne les prévienne auparavant que la vie, parfois, est beaucoup plus dure que ce que nous racontent les livres.

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