Les personnes âgées : des étrangères dans notre siècle

· 28 décembre 2017

Nous disposons d’un monde toujours plus âgé et expérimenté. L’espérance de vie s’est améliorée en parallèle à l’amélioration de notre qualité de vie. Lorsque autrefois nous nous préparions à mourir, aujourd’hui nous commençons pratiquement à vivre. Par conséquent, la psychologie, à l’instar d’autres branches de la santé, se concentre de plus en plus sur les personnes âgées.

Des jambes, des bras et des têtes qui ont déjà pris leur retraite, mais dans lesquels il existe encore une multitude de soucis et de rêves. Avec ou sans petits-enfants, de plus en plus de personnes atteignent l’âge de 70 ans avec la capacité physique et mentale de soutenir un haut niveau d’activité. Même si les cicatrices laissées par le temps peuvent être marquées sur leurs visages, leurs muscles restent encore forts et leur tête toujours agile.

La solitude chez les personnes âgées

Peut-être nous parlons du mal de ce siècle, de ce sentiment de communiquer avec tout le monde et en même temps de n’être avec personne. D’accumuler des conversations superficielles à propos du temps et l’heure, et de laisser s’échapper entre nos doigts des conversations profondes, comme si elles étaient liquides.

En effet, les personnes âgées souffrent en silence du fossé technologique. Elles voient autour d’elles un monde qu’elles comprennent à peine, qu’elles perçoivent comme une pente très raide lorsqu’elles essaient de s’en approcher. Téléphones, ordinateurs, tablettes, écrans sont pour elles un univers sans gravité auquel elles ne peuvent trouver de signification.

Cela les fait d’une certaine manière se sentir exclues, elles développent le sentiment d’être éloignés de leurs enfants ou de leurs petits-enfants parce qu’elles ne trouvent pas le moyen de les « atteindre ». Elles ont l’impression que les écrans offrent la plupart des réponses qu’elles auraient donné elles-mêmes de part leur expérience.

Cette ligne invisible est très profonde. Nos aînés ont l’habitude de raconter, de mettre des mots sur leurs pensées. A appeler par téléphone, à lever le combiné … et à sentir que les boutons qui s’enfoncent lorsqu’elles les marquent. Il s’agit du monde dans lequel elles se sont développées la plus grande partie de leur vie pour comprendre et se faire comprendre, et qui semble désormais être devenu obsolète.

Le problème de fond n’est pas la forme, qui constitue l’obstacle en soi, mais ce que cela empêche. Ceci empêche le développement d’intérêts communs, de jeux de dialogues partagés avec des pauses où même l’ennui est présent. Une communication pour laquelle personne ne nécessite d’une compétence spéciale, préparée et prête entre les mains.

Par ailleurs, nous ne parlons pas seulement avec des mots. Nous parlons également avec des baisers et embrassades qui ne sont donnés à travers des émoticônes. Du réel, du peau contre peau.

reflet de personnes dans une flaque

L’accumulation de pertes

Accumuler les années, c’est aussi accumuler les deuils. Des situations perdues qui ne reviendront pas. Des situations de l’enfance dans lesquelles le monde immédiat était un nombre infini de nouveautés et où les bouffonneries portaient le sceau de ceux qui mangent la vie à pleine dents. Les enfants, évidemment !

Les premiers garçons ou les premières filles, le premier véritable amour, les amis qui ont partagé l’aube avec nous, les journées de nausée ou les cahiers dont les pages ont recueilli tous nos plans, avec le meilleur dénominateur commun que nous ayons trouvé, l’illusion. Le premier emploi, le premier salaire, la première décision sans retour en arrière.

La dernière course, le dernier jour de travail, le dernier enfant, le dernier verre, la dernière danse ou la dernière promenade. Ainsi, accumuler les années c’est accumuler les souvenirs et, lorsque arrive la dernière fois, cela signifie également accumuler les activités qui, en raison de limitations physiques, doivent être abandonnées.

Des abandons impliquant des processus naturels et pouvant devenir un problème lorsque les personnes âgées les incorporent dans un aspect essentiel les définissant. Lorsqu’elles sentent que le poids de celles-ci est plus grand que le poids des activités pour lesquelles elles ne disposent pas des capacités. Cette réalité actuelle est très bien représentée à travers ce qui se passe au quotidien dans les résidences.

De nombreuses personnes âgées ne parvenant pas prendre soin d’elles-mêmes finissent dans ces endroits. Il s’agit d’un lieu que beaucoup de personnes âgées craignent eu égard à la signification qu’il revêt, le véritable, et non à celle qu’elles leur donnent. La réalité est que beaucoup de personnes entrant dans ces résidences n’en repartent plus, la vérité est que beaucoup des personnes qui perdent leur indépendance physique disposent néanmoins d’une tête assez lucide pour savoir qu’elles ne la récupéreront plus.

Peut-être ceci, et rien d’autre, est le principal deuil auquel les personnes âgées font face aujourd’hui. Une réalité dont nous parlons à peine, sur laquelle nous mettons difficilement des mots ou trouvons un espace sur Facebook ou WhatsApp.

Parce qu’il s’agit d’une triste réalité, de laquelle il est difficile de parler. Il s’agit souvent d’un sujet tabou, comme le sexe avec les adolescents : nous agissons tels des autruches, et tournant la tête, sans intervenir ; alors que si nous le faisons correctement, nous pouvons réaliser un travail précieux et beau.

personne âgée

La solitude, le manque de compréhension et le manque de soutien face au deuil sont peut être les chevaux de batailles sur lesquels nous pouvons le plus aider nos aînés. Il s’agit de ce qui leur génère la plus grande part de la tristesse que nous voyons dessinée sur leurs visages. En effet, de nombreuses personnes âgées sont abandonnées et se sentent abandonnés face à leur mort, ont le sentiment d’avoir été donnée mises à l’écart par les générations dont elles avaient pris soin et vu grandir.

« Elles aimeraient dire, mais elles ont également le sentiment d’être de trop, de se mettre là où personne ne leur demande. D’un autre côté, elles veulent de l’attention, mais ne veulent pas être un problème ou une source de stress pour leurs enfants, raison pour laquelle elles se taisent souvent ou montrent de la jalousie. »
Elles ont le sentiment que leurs problèmes, leurs préoccupations et leurs désirs ont cessé d’avoir de l’importance. Que leurs proches s’inquiètent de ce qu’elles ne tombent pas malades, mais non de ce qu’elles pensent, de ce à quoi elles aspirent ou désirent. Que leur corps et non leur âme est important ; un corps qu’elles manient chaque fois avec davantage de difficulté et dont le vieillissement ne peut être ignoré face à un miroir.

Vu la configuration actuelle du monde, les sidences s’avèrent nécessaires, elles remplissent un rôle fondamental de garantie d’attention. Cependant, il nous appartient de ne pas fermer la porte de l’extérieur lorsque les personnes âgées y entre. En continuant à les considérer comme des personnes capables, même si leur capacité physique est très limitée.

Il ne s’agit pas seulement de leur rendre visite mais de les interroger, de les laisser parler de leurs craintes sans les interrompre, d’agir comme ménestrels du monde extérieur si elles ne peuvent pas sortir, comme des écrivains ou des lecteurs lorsque elles nous le demandent. De leur transmettre le sentiment qu’elles sont importantes pour nous, que loin d’être un fardeau, nous nous sentons chanceux de profiter de leur compagnie.

Ce faisant, non seulement nous obtiendrons que nos aînés se sentiront intégrés dans la société, et qui dit société dit leur famille, mais nous enseignerons par la même aux générations futures que la partie humaine, indépendamment de la technologie dont nous jouissons, ne doit jamais être perdue, et ce notamment avec les personnes qui en ont le plus besoin et que nous aimons.