L’effet Don Quichotte

· 25 mars 2018

Don Quichotte, le personnage créé par Miguel de Cervantes, était un lutteur tragique. Sa lutte se centrait sur une réalité grossière et hostile qu’il voulait changer pour un idéal qu’il savait irréalisable. Les métaphores que suscite ce personnage sont variées, ce qui a conduit ses aventures à donner son nom à un effet : l’effet Don Quichotte.

L’effet Don Quichotte a été identifié dans différents domaines. Cette analogie de l’homme qui lutte contre des moulins à vent en pensant qu’il s’agit de géants se retrouve dans les guerres entre les pays mais aussi dans notre quotidien. Quand nous pensons que les choses sont d’une manière précise alors que ce n’est en réalité pas le cas, nous tombons dans cet effet et commençons à lutter avec ces moulins.

« Chevalier je suis, et chevalier je mourrai, s’il plaît au Très-Haut. Les uns suivent le large chemin de l’orgueilleuse ambition; d’autres celui de l’hypocrisie trompeuse; et quelques-uns enfin, celui de la religion sincère. Quant à moi, poussé par mon étoile, je marche dans l’étroit sentier de la chevalerie errante; méprisant, pour exercer cette profession, la fortune mais non point l’honneur, j’ai vengé des injures, redressé des torts, châtié des insolences, vaincu des géants, affronté des monstres et des fantômes. »

-Miguel de Cervantes-

L’effet Don Quichotte dans les guerres

L’une des acceptions qui a été donnée à l’effet Don Quichotte se centre sur les relations entre les pays. Plus concrètement, dans les guerres entre différents pays. Au cours de l’Histoire, nous avons pu trouver plusieurs exemples, comme celui de la guerre des Etats-Unis contre le Vietnam. Lors de ces guerres, les pays s’engagent dans des batailles qu’ils ne peuvent gagner. Même si la possession du territoire est impossible, ces pays se jettent les yeux fermés dans ces luttes.

Malheureusement, le nombre de morts causé par ces guerres n’est pas justifiable malgré les bénéfices qui sont rapportés. Même si ces guerres commencent avec l’excuse de sauver un autre pays, de lui apporter la démocratie ou de faire tomber une dictature, ces idées ne sont que des idéaux impossibles, comme ceux que Don Quichotte défendait. Il n’y a qu’à se souvenir de l’invasion des Etats-Unis en Irak, qui s’est faite dans le but d’implanter la démocratie au Proche-Orient.

moulin

L’effet Don Quichotte comme hystérésis

Du point de vue de la sociologie, l’effet Don Quichotte appliqué aux guerres correspond à « l’hystérésis ». L’hystérésis se produit quand la cause et l’effet ont un retard dans le temps. La cause qui devrait produire le changement apparaît mais ce changement tarde à apparaître ou n’apparaît jamais. Dans le domaine de la sociologie, l’histoire nous enseigne des leçons sur la façon dont les événements se produisent et nous offre une expérience. Or, même si nous le souhaitons énormément, le passé ne va pas toujours pouvoir se répéter. Par exemple, quand nous émigrons, nous espérons qu’après une brève période de temps, nous nous adapterons aux coutumes de ce nouveau territoire. Mais cela ne se produit pas toujours.

Se laisser influencer par la littérature et l’histoire, au détriment d’autres sciences, peut nous mener à établir des idées erronées sur ce qui se produira. Les biais cognitifs et les raccourcis mentaux (heuristiques) que nos cerveaux utilisent peuvent nous conduire à avoir davantage confiance en nos espoirs qu’en la rationalité. Cet effet Don Quichotte se retrouve quand nous sommes plongés dans un brouillard et essayons de distinguer de vieux fantômes, des géants qui nous manquent, qui ne prennent cependant pas forme et finissent par s’évaporer.

« Le scientifique recherche le commun dans le divers, il sépare l’essentiel du superflu; c’est ce que fait continuellement Sancho Panza, qui cherche des réponses sensées aux folies de Don Quichotte. »

-Jorge Wagensberg-

L’effet Don Quichotte dans l’habitus

Pour Pierre Bourdieu, l’effet Don Quichotte entre dans sa théorie de l’habitus. L’habitus est un schéma à travers lequel nous agissons, pensons et ressentons d’une manière déterminée. L’habitus est façonné par notre classe sociale qui, à son tour, est constituée par l’interaction entre la connaissance culturelle, l’éducation et le capital économique, entre autres facteurs.

Les schémas de l’habitus poussent les personnes qui vivent dans un environnement similaire à avoir des styles de vie très ressemblants. Par exemple, les personnes d’un même quartier ont normalement des goûts similaires au niveau des livres, des films, des sports, etc. De la même façon, les comportements de ces personnes se ressembleront. Or, les habitus peuvent changer quand ces gens agissent d’une façon différente de leur comportement habituel.

sancho panza

Même si l’habitus nous impose des limites, il nous indique ce qui est possible ou ce qui est impossible. Comme nous l’avons dit précédemment, nous pouvons réussir à surmonter ces limites. Etant donné que ce que l’habitus nous montre comme impossible ne l’est pas toujours, les grands changements auxquels nous faisons face dans notre environnement peuvent forcer le changement de l’habitus. Si, face à ces modifications, l’habitus change favorablement, on peut dire que l’on a réalisé un bon ajustement.

Par contre, quand cela ne se produit pas, on assiste à « l’hystérésis de l’habitus », aussi connue sous le nom d’effet Don Quichotte. Lorsque cela arrive, les pensées, les sentiments et les actions deviennent inadéquats étant donné les conditions qui se présentent. Cela est dû au fait que l’habitus reste ancré dans le passé, il ne change pas en même temps que les modifications qui se font dans l’environnement. Par chance, nous pouvons compter sur de fidèles amis comme Sancho Panza qui, même s’ils sont différents de nous, vont nous accompagner dans nos aventures en nous apportant un point de vue différent mais, très probablement, plus ajusté à la réalité.