La banalisation sociale des pathologies

24 mars, 2020
Il est très commun d'entendre des personnes dire qu'elles ont eu une "crise de panique" alors qu'il ne s'agissait que d'un moment de peur ou qu'elles étaient "déprimées" alors qu'elles étaient juste tristes ou angoissées. Cette tendance à déformer les troubles et à mettre des étiquettes est connue sous le nom de banalisation sociale des pathologies.

Le DSM-5 (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) est le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux de l’Association Américaine de Psychiatrie (American Psychiatric Association, APA). Le n°5 est la version la plus actualisée. Il s’agit d’un texte compilé et supervisé par un groupe de chercheurs. Ces derniers ont catégorisé des descriptions et des symptômes et les ont réunis dans différentes catégories. Cela a ainsi permis d’aboutir à une grande classification des pathologies qui frappent l’esprit humain.

Ces données sont transmises à travers un langage technique unifié. Le but est que tous les professionnels – principalement les médecins, les psychiatres et les psychologues cliniques – qui travaillent avec des troubles mentaux puissent se transmettre les informations.

Il est également important pour les chercheurs dans le domaine des sciences de la santé en général et dans celui de la santé mentale. Il favorise en effet l’établissement de critères clairs pour une catégorisation et assure un diagnostic solide.

En outre, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) recommande l’usage du système international dénommé CIM-10 (Classification internationale des maladies), utilisé dans le monde entier.

Ces organisations (que l’on soit d’accord – ou non – avec l’étiquetage diagnostique des patients ou qu’elles s’adressent au patient symptomatique, en mettant de côté le contexte ou le système auquel il appartient) ont vu le jour au XIXe et XXe siècles.

Des médecins français, anglais et italiens ont créé des classifications de symptômes. En même temps, ils ont dû créer des programmes de soin, des hôpitaux, des théories médico-psychologiques, etc., pour répondre au problème de l’aliénation mentale. C’est aussi à cette époque qu’est née la figure la plus représentative de la psychiatrie allemande : Emil Kraepelin.

Kraepelin (1855-1926) a surtout cherché à étudier les aspects physiologiques de la maladie mentale : fièvre, traumatismes crâniens, etc. Pour lui, un malade mental constituait un simple ensemble de symptômes. En d’autres termes, il s’est profondément intéressé à l’humanité, mais beaucoup moins à l’homme.

Cette tendance de Kraepelin en tant que psychiatre, qui est aujourd’hui considérée comme un défaut, a été la caractéristique qui l’a aidé à créer sa nosologie. Il a rassemblé de nombreux cas cliniques qui différenciaient le déroulement de la maladie mais aussi celui des antécédents et la réaction postérieure à l’internement dans un hôpital.

Ainsi, cette classification a constitué le début du développement de manuels. Ceux-ci permettent de regrouper divers troubles mentaux en fonction de leurs signes et de leurs symptômes.

Le DSM-5, lisant toutes les pathologies mentales

Le risque du diagnostic personnel

Beaucoup des troubles classifiés dans ces manuels se sont transférés de façon erronée dans la société. Pour le dire d’une autre manière, des pathologies d’une certaine envergure ont été déformées. Elles l’ont été au niveau de leur sens, de leurs caractéristiques ou de leurs signes distinctifs. Cela a donc conduit à la réalisation d’erreurs d’interprétation.

Prenons un exemple du risque que supposent ces erreurs d’interprétation :

Lorsque nous étiquetons une personne avec un certain trouble, c’est comme si nous lui mettions un papier sur son front qui indique : “Je suis...” et nous lui ajoutons le trouble.

Il est probable que la personne étiquetée croie en la catégorie que nous lui avons attribuée. Elle va donc chercher des informations – aujourd’hui, tout est disponible sur internet – et s’identifier. Le regard de ses proches ne fera que renforcer cette idée car ils l’identifieront aussi en fonction de cette étiquette.

Tout cela contribue à la confection d’une prophétie qui s’auto-réalise, en transformant en réalité l’hypothèse de classification que l’on a attribuée à la personne. Par ailleurs, le panneau de catégorisation est généralement tranquillisant. C’est un peu comme trouver l’origine d’un mal et dire : “Ahhh, je sais ce que j’ai !“.

Le diagnostic personnel contribue à la déformation du sens, des caractéristiques des troubles et de leur banalisation.

5 pathologies communément concernés par la banalisation sociale

Jusqu’à présent, 5 pathologies se sont banalisés dans l’esprit des gens, qui ont biaisé leur véritable sens. Dans de nombreux cas, on a attribué une catégorie à une personne. Pourquoi? Tout simplement parce qu’elle présentait l’une des caractéristiques du trouble.

Ces troubles sont : la dépression, le stress, le trouble panique, le trouble obsessionnel compulsif (TOC) et le trouble bipolaire.

La dépression ≠ de la tristesse ou de l’angoisse

Les troubles dépressifs sont des pathologies sévères, qui font que les sensations d’angoisse et d’anxiété finissent par envahir une personne. On voit apparaître des sentiments d’incertitude et d’absence de projet, d’étroitesse du futur, de détresse, une absence d’énergie et de motivation dans presque tous les domaines de la vie, une faible estime de soi, un abattement au niveau de nombreuses fonctions psychiques, des sensations d’échec et de frustration.

Très souvent, les patients dépressifs sont si démotivés qu’ils ne sont pas capables de faire face au quotidien. Ils ont du mal à se lever, à se doucher, à manger, à avoir des relations sexuelles. Dans les cas les plus graves, ils peuvent même finir par dire qu’ils n’ont plus envie de vivre.

Nous devons bien garder à l’esprit que l’angoisse et la tristesse sont des émotions naturelles qui peuvent surgir chez une personne suite à un décès un problème, un déménagement ou une crise vitale. Elles lui permettent d’effectuer une introspection, une réflexion, mais en étant tourné vers une évolution.

Or, quand une personne est angoissée ou triste, beaucoup disent – très rapidement – qu’elle est “déprimée”. Et ce n’est pas toujours le cas.

Banalisation sociale des pathologies : le stress ≠ de la fatigue ou de l’irritabilité

Le stress est l’une des pathologies les plus graves de notre époque. C’est une clé effectrice qui peut faire commencer et durer une pathologie, aussi bien organique que mentale. Que ce soit un rhume ou un cancer : le spectre est très large.

Le stress est le syndrome général d’adaptation. Il s’agit des tentatives de notre organisme à maintenir un équilibre dans un contexte plein de stimuli perturbateurs.

Le problème surgit quand nous sommes soumis à la pression d’un ou de plusieurs stimuli qui ont tendance à nous déséquilibrer. Notre organisme devient hyper-exigeant pour continuer à supporter une telle menace à sa stabilité.

Supporter une crise systématisée dans notre vie crée des effets symptomatiques qui visent à freiner une série de comportements typiques du stress, comme : l’irritabilité, les idées catastrophistes, l’intolérance, l’angoisse, l’anxiété, l’agressivité, les nausées, les palpitations, le bruxisme, manger de façon compulsive, les pensées négatives, etc.

En raison de la quantité de symptômes (organiques, cognitifs, émotionnels) qu’il implique, le stress est devenu un grand fourre-tout. On y a placé, sans discernement, des symptômes ou des comportements isolés, sans chercher à analyser s’il existait des facteurs stressants dans la vie de la personne ou s’il y avait des situations déterminantes de crises systématisées. Il est très facile de coller l’étiquette du stress à tout ce que nous ignorons.

Une femme touchée par une des pathologies mentales existantes

Le trouble panique ≠ des peurs, des angoisses, des palpitations

Les troubles d’anxiété et, en général, les crises de panique et l’agoraphobie, se sont multipliés lors de ces dix dernières années. C’est comme si ces symptômes, d’un point de vue psychosocial, essayaient de freiner pathologiquement le rythme hyperdynamique auquel nous soumet la société.

Il y a 30 ans, la personne développait une série de symptômes, comme une sensation d’étouffement, des vertiges, des nausées, de la tachycardie, une grande transpiration et des fourmillements, en plus de ressentir une grande peur de mourir. Ce trouble n’entrait dans aucune catégorie et cela plongeait le patient dans une grande incertitude. Aujourd’hui, c’est tout le contraire qui se produit.

Actuellement, une personne peut ressentir des symptômes isolés et les identifier comme des “crises de panique”. Elle s’étiquette donc de la sorte : “Je viens d’avoir une crise de panique”. En réalité, ce n’était pas le cas.

On ne peut diagnostiquer une crise de panique que lorsque quatre symptômes – minimum – apparaissent sur les treize décrits dans sa description psychopathologique.

Banalisation sociale des pathologies : le trouble obsessionnel compulsif (TOC) ≠ du détaillisme ou du ritualisme 

Le TOC est un trouble qui se caractérise par une grande anxiété et des comportements compulsifs. La personne ne peut s’empêcher de réaliser certains actes et de les répéter sans pouvoir s’arrêter.

Pour les neutraliser, elle peut développer des comportements ritualistes imprégnés d’une pensée magique. Elle peut réaliser ces derniers pour inhiber des situations. Selon elle, celles-ci pourraient se produire si elle ne développait pas ces rituels. Cette personne peut aussi avoir des comportements minutieux ou d’hygiène extrême par peur de souffrir de maladies, de contaminations, de contagion, etc.

Elle a des pensées intrusives qu’elle ne peut dominer. Des ruminations mentales qu’elle essaye de freiner avec des rituels ou des comportements d’hygiène. Il s’agit en fait d’un mélange de comportements et d’idées qui la désespèrent. Ils ne font qu’augmenter son anxiété, débouchant sur une souffrance et une angoisse extrêmes.

Malgré cela, certains considèrent que lorsque des comportements isolés de propreté apparaissent – ou une prolixité extrême –, la personne “a un TOC” ou est “obsessionnelle”. Ceci se produit parce que, de temps en temps, on confond les rituels que tous les êtres humains ont dans certains domaines avec des comportements ritualistes propres à ce trouble.

Le trouble bipolaire ≠ des changements d’humeur

Le trouble bipolaire est une pathologie grave. Les personnes qui en souffrent ressentent des sautes d’humeur peu communes. Elles peuvent être très heureuses, dynamiques et actives et, tout à coup, se sentir extrêmement tristes, sans projet et clairement dépressives. Il s’agit par conséquent d’une maladie cyclique qui fait passer la personne par tous ces états.

Il peut exister des espaces d’humeur normale entre un cycle et un autre. Cependant, sous ses formes les plus graves, on entre et on sort d’un cycle à un autre. Les périodes d’euphorie sont les épisodes dits “maniaques” et celles de tristesse sont les épisodes dits “dépressifs” :

  • Lors des premiers, on retrouve une série de comportements typiques et de caractéristiques. Par exemple : de l’excitation et de la nervosité, des pensées rapides successives et simultanées, une tension permanente, une irritabilité, une insomnie, des dépenses d’argent compulsives
  • Lors de l’épisode dépressif, nous retrouvons de la tristesse, de l’angoisse, une mauvaise humeur, une perte d’intérêt et de motivation, une grande envie de dormir et de ne pas sortir du lit, une lenteur, de la fatigue, un manque de concentration, des pensées suicidaires

Par conséquent, il faut faire attention quand – si on le fait à la légère et sans le moindre aval scientifique – on diagnostique et étiquette un changement d’humeur comme une preuve de trouble bipolaire.

Les êtres humains ne sont pas linéaires. Nous sommes soumis à un milieu changeant auquel nous devons constamment nous adapter. Ceci implique donc des changements d’humeur, parfois lents et, d’autres fois, très abrupts. Une personne n’est pas “bipolaire” parce qu’elle a vécu un changement d’humeur abrupt.

Conclusion

Les diagnostics ne doivent être réalisés que par des professionnels de la santé. Ceux qui n’ont aucun aval scientifique ou aucune expérience doivent à tout prix s’en abstenir. Il ne sert à rien de se dépêcher d’étiqueter des comportements et de les catégoriser en tant que pathologies mentales.

Les étiquettes n’apportent rien de bien car elles ont l’effet d’un coup de massue sur les individus. Elles finissent par construire une personnalité, comme une prophétie qui s’auto-réalise. Par ailleurs, elles manquent de respect à des pathologies graves en attribuant une catégorie à une personne alors que ses caractéristiques sont loin de correspondre à tous les symptômes du trouble.

Nous ne pouvons pas attribuer des étiquettes aux comportements des autres si nous ne sommes pas experts en la matière.