Erich Fromm et sa théorie sur la psychanalyse humaniste

· 2 septembre 2017

Pour Erich Fromm, la principale tâche de l’être humain dans la vie consiste à se mettre en lumière pour pouvoir devenir ce qu’il est vraiment, quelqu’un de plus noble, de plus fort et de plus libre. Ces réflexions ainsi que d’autres démontrent cette perspective humaniste, mais aussi révolutionnaire, d’une figure de grande importance dans la psychologie. De plus, nous parlons aussi de celui que certain-e-s considèrent comme le philosophe de l’amour.

Quand on fait référence à la théorie psychanalyste, il y a celleux qui commettent l’erreur de la voir comme un tout, comme une même entité rigide et spécifique où habitent des concepts, des dynamiques et des approches très claires énoncées par le père de la psychanalyse, Sigmund Freud. On oublie peut-être que dans ce courant il y a des écoles et des formes de pensée qui ont enrichi les bases de la psychanalyse en se déviant du mot et des idées de Freud.


« Seule la personne qui croit en elle est capable d’avoir foi en les autres. »

– Erich Fromm –


Erich Fromm a été un de ces « déviants ». C’est dans les années 40 que ce psychologue social, d’origine judéo-allemande, a décidé de rompre avec la doctrine psychanalyste qui régnait au sein de « l’Institut de Recherche Sociale de l’Université de Francfort » et de rénover complètement la théorie et la pratique, se rapprochant d’une approche bien plus culturelle, bien plus humaine. Par exemple, il a reformulé l’idée du développement de la libido par une autre plus réalisable. Une nouvelle conception où il a énoncé et articulé les processus d’assimilation et de socialisation de l’individu.

De même, on pourrait dire sans nous tromper que Fromm a été avant tout un penseur fascinant, un philosophe et un des meilleurs représentants de l’humanisme du XXe siècle. Dans ses 3 livres les plus importants, qui sont La peur de la liberté, L’art d’aimer et Le coeur de l’homme, il nous a légué un univers de pensées, de réflexions et de théories où la psychologie va de pair avec l’anthropologie et l’histoire, et là où à son tour le legs de Sigmund Freud et Karen Horney est aussi très présent.

Erich Fromm et la crise systémique de la société occidentale

Pour comprendre la théorie de la psychanalyse humaniste d’Erich Fromm, il est nécessaire de connaître la personne, de comprendre ses racines, son contexte et ce monde à la dérive qui a conformé sa réalité la plus immédiate. De cette manière, nous serons disposé-e-s à comprendre ce qui lui a servi de guide et d’inspiration pour ses théories.

Quand on lit son autobiographie, Au-delà des chaînes de l’illusion, et qu’on s’arrête avant tout sur son enfance et son adolescence, on comprend vite qu’il ne s’agit pas d’étapes qui ont été heureuses pour Erich. Le père de Fromm était un homme d’affaires assez agressif, et sa mère, qui souffrait de dépression chronique, a été éduquée dans un environnement très strict régi par les schémas juifs orthodoxes. Il raconte que pendant cette époque, il a vécu deux moments qui l’ont marqué.


« Le nationalisme est notre forme d’inceste, il est notre idolâtrie, il est notre folie. Le patriotisme est sa secte. »

– Erich Fromm –


Le premier a été le suicide d’une jeune femme de 25 ans de laquelle il était amoureux lorsqu’il était enfant. Elle était peindre et était très unie à sa seule famille : son père. Ce dernier est mort soudainement, et quelques jours après, la jeune artiste a décidé de s’ôter la vie. Son suicide a mené Fromm à se demander…pourquoi ? Qu’est-ce qui fait que les gens puissent en arriver à de tels extrêmes ?

Le second fait qui l’a marqué a été l’avènement de la Première Guerre Mondiale. Dans sa vie est ensuite arrivée l’ombre des nationalismes, la radicalisation des masses, les messages chargés de haine et l’éternelle différenciation entre « nous » et « eux », entre mon identité et la tienne, ta religion et la mienne, ma vision du monde et la tienne, « non acceptable ».

Le monde se fragmentait, et ces fissures non seulement ouvraient des distances insurmontables entre les différentes puissances, mais marquaient aussi le début d’une période de crise systémique dans toute la société. Toutes les théories psychologiques, philosophiques et sociales énoncées jusque là devaient être reformulées en quête de réponses et d’explications face à un tel chaos…

Une vision pour la compréhension et l’espoir chez l’être humain

Lire l’oeuvre d’Erich Fromm est presque indispensable pour comprendre toute cette période de crise de valeurs, de principes et de politiques sociales qui s’est ouverte dans cette première moitié de notre XXe siècle où les deux guerres mondiales ont sapé, pour le dire ainsi, notre foi en l’humanité.

Cependant, lire Fromm, c’est se réconcilier avec l’humanité elle-même. Car il nous parle d’espoir et au-delà de tout, nous apporte de grands recours tirés des sciences humaines et de la psychanalyse même pour initier une transformation positive et créative…

Voyons maintenant les principes basiques de sa théorie.

De l’homme biologico-mécaniste à l’homme biologico-social

Erich Fromm acceptait une grande partie des concepts développés par Sigmund Freud : l’inconscient, la répression, les mécanismes de défense, la transférence, le concept des rêves comme expression de l’inconscient, ou encore l’importance de l’enfance comme racine de bien des troubles psychologiques.

  • Or, ce que Fromm avait du mal à accepter était cette vision de l’être humain comme entité biologico-mécaniste, comme un être qui répond de manière exclusive à « Sa » volonté, à cette entité qui cherche à satisfaire les pulsions basiques d’agressivité, de survie et de reproduction.
  • Erich Fromm nous parle de l’homme biologico-social pour élever cette « psychologie du moi », où nous ne nous limitons pas uniquement à réagir ou à nous défendre de nos pulsions ou autres instincts. Il est nécessaire d’élargir notre vision et de prendre conscience du social, et de comment parfois les figures les plus significatives pour un enfant peuvent générer en lui des processus adverses et traumatiques.
  • Les relations interpersonnelles se situent maintenant avec Fromm comme des piliers qui remplacent complètement la classique théorie de l’évolution de la libido, comme concept motivationnel et mécaniste, sur la figure de l’être humain.

L’être humain est libre

Les théories de Fromm sont influencées par Freud et Karen Horney. Parler d’Erich Fromm, c’est aussi parler de Marx. On doit se rappeler une fois de plus de ce contexte social de l’époque, de cette crise de valeurs, de ces vides de contenu au moment de donner des réponses au pourquoi du comportement humain, au pourquoi des guerres, des nationalismes, de la haine, de la différence entre les classes…

Assumer la perspective biologico-mécaniste héritée de Freud, comme on le sait déjà, cela manquait de sens et d’utilité, d’où le fait que les principes défendus par Marx s’ajusteraient bien mieux aux promesses de Fromm. Pour Marx, les personnes étaient non seulement déterminées par la société, mais l’étaient avant tout par ses systèmes économiques.

Ainsi, dans bien des textes de Fromm, on peut encore aujourd’hui nous reconnaître nous-mêmes dans ses lignes et ses messages qui ne laissent personne indifférent.


« Notre économie de consommation et de marché se base sur l’idée que l’on peut acheter le bonheur. Mais attention, car si vous n’avez pas d’argent pour payer quelque chose, alors vous aurez perdu toute opportunité d’être heureux-se. Pour cela, il est nécessaire de se souvenir que seul ce que l’on obtient au prix de nos efforts est non seulement ce qu’il y a de « moins cher », mais aussi ce qui peut nous rendre le plus heureux ».


Or, quelque chose de vraiment intéressant dans la théorie de Fromm, c’est que malgré le fait que l’être humain est influencé par sa culture et ses systèmes économiques, il y a un but pour lequel il doit lutter et qu’il peut atteindre : la liberté. Fromm, de fait, a encouragé les gens à aller bien au-delà des solides déterminismes de Freud et de Marx pour développer quelque chose qui est immanent à nature humaine elle-même : notre liberté.

Selon Fromm, nous sommes déterminé-e-s par certains principes biologiques, de même que le reste des animaux. On naît avec un corps, on grandit, on vieillit, et on lutte pour notre survie. Cependant, au-delà de cette limite, tout est possible. Si on a pu par exemple passer de ces sociétés traditionnelles du Moyen-Age jusqu’à notre société actuelle, on ne peut pas atteindre ce processus en quête de plus de libertés, de plus de droits et d’un plus grand bien-être.

La liberté est quelque chose de complexe à atteindre ; pour y arriver, il faut cultiver la responsabilité individuelle et le respect social. Au contraire, si on ne lutte pas, on court le risque que dans nos sociétés surgisse un de ces scénarios qui sans doute, ne sont pas méconnus :

  • L’autoritarime
  • La destructivité (qui va de pair avec l’agression, la violence ou le suicide)
  • La conformité automate, menant la personne à devenir un « caméléon social » et à prendre la couleur de son environnement sans protester.

Ces trois idées, Fromm les a développées dans un livre indispensable qu’il vaut la peine de lire et relire : La peur de la liberté.

Les fondements de la psychanalyse humaniste

Quelque chose qui sans doute capte l’attention de la trajectoire d’Erich Fromm est qu’à la différence des psychanalystes plus classiques que nous connaissons tou-te-s, lui n’a pas commencé dans le domaine médical ou psychiatrique. Il n’était pas médecin ; sa base de travail était la sociologie, d’où le fait que parfois il n’était pas accepté ni bien vu. Sa relation avec Karen Horney était de fait assez complexe et nombreux-ses ont été les psychologues à le voir comme un théoricien de seconde zone plus que comme un psychologue orthodoxe.


« L’amour est la seule réponse sensée et satisfaisante au problème de l’existence humaine. »

– Erich Fromm –


Cependant, c’est là que réside la véritable grandeur de Fromm, celle de sa vision plus large et intégrale de l’être humain. Là, tout ne répond pas à une pathologie biologique, aux forces de la biologie, mais ce sont la culture, la famille et en essence la société elle-même celles qui souvent mettent aussi des barrières et des vetos à la propre expression de l’être.

Voyons dans la suite de cet article les fondements basiques de sa théorie sur la psychanalyse humaniste.

Quelques conseils pour comprendre l’approche psychologique d’Erich Fromm

Dans la suite de cet article, nous vous donnons quelques uns des principaux éléments pour comprendre la psychologie de Fromm :

  • L’empreinte humaniste de Fromm apporte une nouvelle approche au concept de la maladie. En effet, le/la psychanalyste est obligé-e de reformuler non seulement la définition de la maladie, mais aussi les outils avec lesquels y faire face.
  • Le but du/de la professionnel-le n’est pas autre que celui de faciliter la rencontre de la personne avec elle-même. En énonçant un langage plus actuel : « favoriser le développement personnel pour atteindre le bonheur ».
  • Une telle chose ne s’atteint qu’en favorisant la responsabilité et l’amour propre.
  • Au moment de traiter un-e patient-e, il n’est pas conseillé de se centrer exclusivement sur l’aspect pathologique, sur les symptômes de la maladie ou sur ses conditions négatives. Il faut voir les qualités et les aspects positifs de la personne pour ainsi pouvoir faciliter la technique thérapeutique.
  • Il faut faciliter les stratégies pour que la personne s’intègre à nouveau dans la société, mais en se sentant plus forte, plus habile et préparée à être consciente du fait qu’il y a aussi des aspects « malades » dans l’interprétation de la réalité que la société (ou en tout cas une bonne partie) considère comme valide.
  • Le/la psychanalyste doit être récecptif-ve aux progrès de la science, aux changements de la société. Iel doit comprendre la culture qui nous entoure, les conditions économiques et politiques actuelles pour pouvoir aider au mieux la personne. Se contenter d’une vision réductrice serait une erreur.
  • Le/La professionnel-le doit faire usage d’un vocabulaire compréhensible, transparent et clair. De plus, iel doit essayer de ne pas projeter une image de pouvoir ou de supériorité.

Pour conclure, le legs que nous a laissé Fromm suppose un pas de géant non seulement dans le domaine de la psychologie, mais aussi dans celui de la philosophie. Ainsi, même si pour beaucoup, ses théories pèchent parfois « d’utopisme », ce qui est certain c’est qu’il a donné forme à un type de psychanalyse plus réelle, où développer le meilleur de chaque personne. Une approche en rien négligeable d’un penseur que, comme nous l’avons déjà dit précédemment, il faut la peine de ne pas oublier et de lire en profondeur. Voyez cet article comme une invitation !

Références bibliographiques :

Fromm, E. (1983) La pathologie de la normalité
Fromm, E. (1989) De l’avoir à l’être
Fromm, E., Maccoby, Michael (1979) Socio psicoanálisis del campesino mexicano (« Socio-psychanalyse du paysan mexicain »)
Fromm, E. (1986) Ética y psicoanálisis (« Ethique et psychanalyse »)
Fromm E. (1977) Le coeur de l’homme, sa propension au bien et au mal
Fromm et all (1974) Humanismo Socialista (« Humanisme Socialiste »)
Fromm E., El Humanismo como filosofía global del hombre (« L’Humanisme comme philosophie globale de l’Homme »), dans: Fromm, Erich: De la désobéissance et autres essais