Egas Moniz et la troublante histoire de la lobotomie

8 janvier 2018 dans Théories 42 Partagés
histoire de la lobotomie

Egas Moniz et ses recherches contestables

En 1935, Egas Moniz, neurologue et professeur de l’Université de Lisbonne, a décidé de se lancer dans ses propres « recherches » concernant la pratique de la lobotomie. Les guillemets qui entourent le mot « recherches » sont indispensables, puisqu’il faut tout de même noter que Moniz a débuté ses travaux sur un chimpanzé. Comme il a remarqué, après l’avoir lobotomisé, que l’animal adoptait un comportement plus docile, il fit la déduction contestable que le procédé pouvait parfaitement être appliqué à l’homme.

egas moniz

Ce procédé peu scientifique a été contesté pendant des décennies. Pour autant, ce qui est absolument certain, c’est qu’il est parfaitement impossible d’extrapoler les conclusions émises à partir d’un cas isolé, à tous les cas et à tous les patients. Les études sur un cas unique sont précieuses pour la science, car des travaux sur des maladies rares ont permis d’ouvrir des champs de recherche plus larges, mais leurs conclusions ne sont jamais assez solides pour être généralisées.

Dans le cas qui nous intéresse, une limite supplémentaire peut nous permettre d’apprécier l’erreur commise par Moniz : son opération a été pratiquée sur un animal, un primate en l’occurrence, et non sur un être humain. Malheureusement, cela n’a pas empêché Egas Moniz de se voir décerner le Prix Nobel de Médecine en 1949, pour sa « découverte ».

Egas Moniz a travaillé en étroite collaboration avec un autre neurologue, Almeida Lima. C’est ensemble qu’ils ont effectué leurs premières lobotomies sur des êtres humains. La procédure considérait à écarter légèrement les orifices du crâne du patient, avant d’injecter de l’alcool dans le cortex, afin de tuer cette partie du cerveau. Les deux neurologues étaient les seuls à évaluer les progrès des patients après leurs interventions. Cette raison explique peut-être pourquoi ils relevaient des évolutions positives dans chaque cas.

Les continuateurs d’Egas Moniz

Comme nous le disions en introduction, la technique développée par Egas Moniz est rapidement devenue populaire en Europe, faisant des émules aux quatre coins du vieux continent. Le plus célèbre d’entre eux est certainement Walter Freeman. Cet homme n’était pas réellement un chirurgien, mais cela ne l’a pas empêché de développer une technique appelée « lobotomie transorbitale » ou « lobotomie au pic à glace ».

histoire de la lobotomie transorbitale

Ce médecin états-unien a découvert qu’il pouvait facilement accéder à diverses zones du cerveau en passant directement par les orbites oculaires. Pour procéder à ses opérations, il utilisait un instrument similaire à un pic à glace, avant de « remuer un peu », et d’achever son intervention. Cette pratique ne durait seulement que 5 minutes.

La méthode se révélant particulièrement pratique et rapide, Freeman put l’industrialiser et offrir ses services à domicile. Il disposait d’une fourgonnette, appelée « Lobotomobile », avec laquelle il parcourait les Etats-Unis, afin de lobotomiser, à droite et à gauche, des personnes souffrant des troubles mentaux les plus variés. On estime qu’il a pu opérer entre 40 000 et 50 000 patients à travers le monde ; des chiffres qui font froid dans le dos.

L’interdiction de la lobotomie

La plupart des patients qui ont subi une lobotomie sont morts peu de temps après. Ceux qui ont survécu ont souffert de dommages cérébraux très graves, qui pouvaient se manifester immédiatement après l’opération, ou quelques années plus tard. Une bonne partie d’entre eux se sont alors retrouvés dans un état végétatif, quand le reste présentait une régression cognitive de leurs facultés mentales. La procédure a pu être pratiquée pendant des années, sans éveiller les soupçons, car on estime qu’un tiers des opérations donnaient des résultats « positifs », tout du moins du point de vue du comportement des patients.

La lobotomie n’était pas uniquement utilisée pour guérir des maladies mentales. L’objectif était de « calmer » les patients traités. Voilà pourquoi de nombreuses personnes souffrant d’anxiété, de troubles obsessionnels-compulsifs (TOC) et de dépression suicidaire, ont été traités avec cette méthode. La chirurgie a également été abondamment pratiquée à des patients souffrant de troubles schizophréniques, alors même que ses résultats dans ce domaine étaient désastreux.

La lobotomie provoque une coupure totale entre le patient et le monde qui l’entoure, c’est son fameux effet « calmant ». Bien des familles ont pu voir en la lobotomie une avancée, une source d’espoir, à une époque où les troubles mentaux étaient encore méconnus, où les patients étaient souvent un poids pour leur entourage et où ils étaient balloté d’hôpitaux psychiatriques en asiles de fous. La procédure chirurgicale expérimentale semblait permettre aux patients de sortir de leur confinement et de réintégrer la société.

médecine

La lobotomie est tombée en désuétude à partir des années 1950, notamment après l’invention de la Chlorpromazine, le premier antipsychotique de l’histoire. De manière assez étrange, l’inventeur de ce médicament l’a baptisé « lobotomie chimique ». Dans les années 1970, la procédure a été interdite dans la plupart des pays du monde. Malheureusement, il semble qu’elle continue à être pratiquée depuis, de manière clandestine. Un collectif citoyen s’est mobilisé pour demander le retrait officiel du Prix Nobel de Médecine à Egas Moniz, considérant à juste titre que l’humanité a bien plus souffert de son invention, qu’elle en a bénéficié.

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