Superman : Red Son, le héros des ouvriers

28 avril, 2021
Certaines des meilleures bandes dessinées de Superman sont des bandes dessinées qui ne nécessitent aucune connaissance ou lecture préalable. Red Son est sans doute la meilleure d'entre elles.

En 2003, l’un des auteurs de romans graphiques les plus reconnus de ces dernières années, Mark Millar, a présenté Superman : Red Son. Bien que l’œuvre ne bénéficie pas de la reconnaissance de ses autres créations, ses vertus sont indéniables.

La prémisse est assez simple. Il s’agit d’une uchronie dans laquelle le surhomme kryptonien aurait atterri en Ukraine, au lieu du Kansas en 1938. Avec une éducation soviétique, la gentillesse inculquée par ses parents adoptifs est toujours notable en lui, mais sa manifestation est bien différente.

De nombreux personnages classiques des bandes dessinées de Mark Millar défilent à travers les pages de Red Son, avec une nouvelle approche. Les connaisseurs du monde de Superman trouveront des références curieuses, car l’auteur réinterprète les événements centraux du 20e siècle sous ces règles.

L’iconographie elle-même rappelle les affiches communistes et nous emmène dans l’environnement qu’elle raconte. Comme toute histoire du genre, elle ne recherche pas un réalisme absurde, mais elle l’aborde à partir d’un prisme suggestif.

Le camarade Red Son.

Camarade Superman

Parmi toutes les questions suggestives que cette prémisse peut soulever, la plus intéressante est, sans aucun doute, la suivante… Comment un agriculteur ukrainien omnipotent agirait-il dans le monde communiste ?

De toute évidence, et comme le relève l’un des protagonistes de la bande dessinée, l’existence de Superman est la négation directe de la théorie marxiste, la preuve que tous les hommes ne sont pas égaux. Ce paradoxe confronte le système soviétique à ses contradictions, exposant son véritable fonctionnement orwellien.

Mais Millar fuit le réductionnisme. L’histoire est racontée par Superman lui-même. Il ne tombe pas dans le portrait diabolique de l’URSS.

Contrairement à son homologue classique, ce super-héros comprend que la meilleure façon d’utiliser ses pouvoirs est de les mettre au service de l’Etat. Superman, comme le reste du peuple soviétique, travaille politiquement pour le bien de la nation et des travailleurs.

Camarade secrétaire général

Contrairement à l’histoire du XXe siècle, une Union soviétique avec la plus grande icône pop américaine dans ses rangs ne pouvait gagner que les courses aux armements et à l’espace. Comme dans les cauchemars occidentaux des années 1960, le monde capitaliste se rapproche des États-Unis et du Chili, en clin d’œil à l’histoire de ces pays américains.

Ici, l’héroïque Nixon est assassiné et Kennedy vit assez longtemps pour ruiner son héritage. Mais le pouvoir global de Superman ressemble plus à une dystopie qu’à une utopie. Face aux limitations que pourrait avoir tout gyrfautier soviétique, où s’arrête le pouvoir de l’État lorsqu’un homme tout-puissant atteint son sommet ?

Millar pose une question fondamentale. Quelles que soient les bonnes intentions de celui qui le possède, un pouvoir illimité se transforme en tyrannie. Le camarade Superman utilisera les méthodes disponibles dans la science-fiction pour réprimer la liberté chaotique à la recherche d’un ordre parfait, y compris le contrôle de l’esprit.

Des rivaux adaptés à Superman : Red Son

Si l’homme d’acier est le héros de l’URSS, Lex Luthor doit conduire l’espoir américain, non sans cruauté. Face à l’ordre tyrannique, la dissidence libertaire de Batman surgit. Wonder Woman manifestera sa déception en voyant comment le pouvoir politique corrompt les bonnes volontés.

“Je pourrais m’occuper des problèmes de tout le monde si je dirigeais ce pays… Et il n’y a aucune raison de ne pas le faire.”

-Superman dans Superman Red Son

La parodie Red Son.

Superman : Red Son, bien plus qu’une parodie

Bref, l’œuvre a bien des vertus en plus des excellents dessins et de la narration agile. Les clins d’œil historiques constants vont au-delà des personnages. La plus grande réussite de l’auteur est sans doute la façon dont il saisit l’hystérie de la guerre froide.

Un homme avec une super-vision et la puissance d’un missile nucléaire est l’essence même de Big Brother. L’obsession vécue dans certains secteurs de la politique et de la société américaines avec la puissance croissante de la Russie serait ici plus que justifiée.

La réflexion politique, bien qu’assez timide, n’en est pas moins intéressante pour cette raison. Elle présente une certaine dichotomie entre liberté et sécurité, vue plus ouvertement dans des œuvres du genre comme Watchmen ou sur fond de guerre civile.

Superman, en tant qu’image du pouvoir de l’État, soulève à la fois les avantages qu’il peut apporter et les abus qu’il peut générer. Ce n’est pas par hasard que le chef du monde occidental est Luthor, un méchant égoïste ; la guerre froide n’est pas un conflit manichéen. Les gris sont une constante dans le travail, tant dans le script que dans les coups de pinceau.

  • Millar, Mark (2003) Superman Red Son, DC Comics.