Shutter Island et le stress post-traumatique

5 août 2018 dans Cinéma 0 Partagés
Daniels avec sa femme

Shutter Island est un film de 2010 réalisé par Martin Scorsese, avec Leonardo DiCaprio accompagné de Ben Kingsley et Mark Ruffalo. Le film s’inspire du genre ‘film noir’ des années 40 et 50, garde le suspense jusqu’au bout et nous immerge dans une situation totalement dérangeante.

Une île, une institution psychiatrique et une disparition inexplicable seront les principaux ingrédients de ce thriller psychologique qui en a laissé plus d’un la bouche grande ouverte. Le film nous place en 1954, époque à laquelle les institutions mentales étaient en plein essor et où certaines pratiques telles que la lobotomie transorbitale se pratiquaient encore.

Les agents fédéraux Teddy Daniels et Chuk Aule sont envoyés à l’hôpital Ashecliffe pour enquêter sur une étrange disparition. Quelqu’un peut-il disparaître d’une institution totalement gardée, sur une île, sans chaussures et sous la pluie? Le film nous présente une intrigue qui, petit à petit, va se transformer jusqu’à nous amener à un résultat des plus inquiétants.

Folie et histoire

Tout au long de l’histoire, les traitements des maladies mentales ont été très divers. Michel Foucault aborde ce sujet dans son ouvrage L’histoire de la folie à l’ère classique. Il prend la transvalorisation des valeurs nietzschéennes et l’applique au terme de folie. Ce qui est considéré comme «bon» à un moment donné peut cesser d’être «bon» à un autre moment, ou peut prendre un autre cours et des nuances différentes. Quelque chose d’équivalent a lieu avec la folie. Ce n’est pas que Foucault défende la folie, mais il tente d’expliquer les changements qui s’opèrent avec le temps.

Centre psychiatrique de l'île Shutter

Au Moyen Âge, les «fous» étaient exclus, mais ils n’étaient pas enfermés car on supposait qu’ils avaient accès à un autre type de savoir. Ce n’est qu’à la Renaissance, avec l’émergence du rationalisme, qu’ils commencèrent à être enfermés et isolés. En générant l’idée de raison, on implique aussi la déraison, la folie.

A l’époque modernes, la folie commence à susciter l’intérêt et la fascination des chercheurs. A partir de ce moment, la recherche de la guérison débute, bien qu’en vérité les premières pratiques nous scandaliseraient à l’heure actuelle. Sans aller trop dans le détail, nous nous rendons vite compte que chaque jour nous découvrons des troubles ou des maladies mentales dont nous n’avions jamais entendu parler et, de la même manière, certaines croyances s’en trouvent démystifiées. N’oublions pas que jusqu’à récemment, l’homosexualité était considérée comme une maladie.

Dans Shutter Island, nous avons affaire à une institution psychiatrique des plus effrayantes, Ashecliffe. Un hôpital situé sur une île, d’où personne ne peut s’échapper, totalement claustrophobique et isolé, bref, un lieu pas accueillant du tout. La musique non plus, n’accompagne pas le spectateur à s’attendre à quelque chose d’agréable, mais au contraire, elle crée une atmosphère sombre, lugubre et chargée de tension.

Le film nous montre également la « guerre » psychiatrique qui était en train de sévir à l’époque, qui était une période de changement, de transition, où les nouveaux courants entraient en collision avec les anciens. L’ancien modèle de psychiatrie appelait à l’isolement des malades et à des pratiques telles que les électrochocs ou la lobotomie. D’un autre côté, un nouveau courant faisait son apparition qui visait à humaniser ou normaliser la vie des patients, sans recourir à l’internement mais plaidant pour l’usage de médicaments. Le problème est que beaucoup de médicaments n’étant pas encore complètement développés étaient encore en phase expérimentale.

Le Dr Cawley est le directeur de l’institution. Il est présenté comme un homme qui tente de concilier les deux courants. A aucun moment il ne veut que ses patients soient traités comme des délinquants. Il a recours à l’utilisation de médicaments et prétend que les patients peuvent mener une vie «normale». Cela contraste toutefois avec le fait de diriger une institution totalement isolée du monde, où les patients sont enfermés et où les lobotomies, dans des cas extrêmes, sont encore pratiquées .

Les patients de Shutter Island ne sont pas des patients ordinaires, ce sont des personnes qui ont commis des actes atroces: ils ont tué, blessé … Au lieu de les emprisonner, ils ont été assignés à cette institution, et répartis en différents pavillons selon leur dangerosité.

Femme avec un doigt sur sa bouche

Les troubles dans Shutter Island

Je ne peux pas parler de Shutter Island sans faire de spoilers, car il s’agit d’un film fort en rebondissements qui donneront des indices sur le dénouement. Donc, si vous n’avez pas vu le film, je vous recommande de ne pas lire la suite.

Bien qu’au début tout semble pointer vers un film policier, Scorsese nous laisse quelques indices qui indiquent que les apparences ne sont peut-être pas ce qu’il semble être dans Shutter Island. De petits détails comme le fait que Chuck n’est pas capable de sortir son arme avec l’agilité qu’un policier devrait avoir ou que Teddy commence à halluciner, qu’il rêve de sa défunte épouse, les médicaments que Cawley administre à Teddy pour des migraines, etc… nous invitent à penser qu’il se passe quelque chose de bizarre avec le protagoniste.

Au cours de l’histoire, nous voyons que Teddy Daniels commence à avoir des migraines et des souvenirs de son passé lors de la Seconde Guerre mondiale. Il a vécu des expériences à ce point traumatisantes qu’elles ont créé une profonde blessure dans son esprit. Les images du camp de concentration de Dachau sont très difficiles à effacer et sont à présent un fardeau. À son retour de la guerre, Daniels partagea sa vie avec sa femme Dolores et leurs trois enfants. Mais, étant un homme très dévoué à son travail, il passait à peine du temps avec sa famille. De surcroît, sa façon de «faire face» aux fantômes du passé n’était pas des plus réussie, car il avait de sérieux problèmes de consommation d’alcool.

Daniels

Daniels commence à revivre des expériences passées à travers des rêves et des hallucinations. C’est ainsi que nous comprenons qu’il souffre probablement d’un trouble de stress post-traumatique en raison d’expériences difficiles auxquelles il a dû faire face. Au fur et à mesure que le film progresse, nous découvrons que non seulement la Seconde Guerre mondiale a ouvert une blessure chez le protagoniste, mais également l’histoire même de sa famille.

Sa femme lui disait que quelque chose dans sa tête lui parlait, une sorte de ver qui était en elle. Daniels était si concentré sur son travail et ses propres traumatismes qu’il ne faisait absolument aucun cas de la maladie mentale de sa femme. Celle-ci s’est par conséquent détériorée et sa femme a fini par assassiner ses propres enfants. Daniels, en découvrant une telle atrocité, tue sa femme en pleurant.

Tout cela fait augmenter son niveau de stress et Daniels développe un état de déni et de dédoublement de la personnalité, créant des personnages imaginaires, à partir d’anagrammes, comme Andrew Laedis (qui est Daniels lui-même) et Rachel Solando (son épouse). Il invente ce faisant un fantasme dans lequel sa femme est morte dans un feu tragique causé par un supposé Laedis et, dans son fantasme, il est invariablement un agent fédéral envoyé à Shutter Island pour enquêter sur une mystérieuse disparition.

Psychiatre avec un tableau

Le protagoniste crée une nouvelle réalité et, de cette façon, oublie ce qui s’est passé avant. Refusant de l’accepter il préfère vivre un mensonge, réfléchir et enquêter sur les prétendues conspirations et expérimentations qui ont lieu sur l’île.

Le Dr Cawley et son équipe lui permettent de réaliser son fantasme dans l’espoir que, finalement, en découvrant qu’il n’y a pas de conspiration, il prenne conscience de son passé, l’accepte et parvienne à la guérison.

Sans aucun doute, Shutter Island est un film intéressant qui traite de sujets liés à l’histoire de la psychiatrie et de la psychologie et qui, de manière magistrale, joue avec notre esprit et trompe nos propres sens. Les apparences ne sont pas ce que l’on croit dans Shutter Island.

« Qu’est-ce qui est mieux? Vivre comme un monstre ou mourir comme un homme bon? « 

-Shutter Island-

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