Quand la seule issue, c’est de vivre

9, octobre 2016 dans Psychologie 0 Partagés

On prend rarement le temps de prendre conscience de la chance que l’on a de «vivre» nos émotions, nos pensées et nos choix, du point auquel le fait de vivre peut être une richesse ; en l’espace d’une journée, on peut s’énerver, se motiver, s’enchanter, s’attrister, aimer, être aimé, aller revenir, faire et défaire.

Cela semble peut-être assez évident ; logiquement, de nos jours, on a accès à des moyens qui dépassent notre capacité à recevoir toutes les informations transmises. Du coup, le simple fait de «les avoir» perd son importance. En revanche, gérer notre temps de façon à ce qu’on puisse en recevoir la majorité, c’est primordial.

Mais, que se passerait-il si notre seul choix quotidien pour penser, sentir ou faire était de vivre ? Notons qu’il est bien possible que nous ne nous en soyons pas rendu compte. «Vivre», dans le sens de «continuer à vivre» ou de «rester vivant», c’est quelque chose de tellement basique qu’on n’y fait même pas attention.

Une grande partie de la population mondiale se lève et se couche chaque jour avec ce dilemme en tête. Celui de continuer à vivre ou pas, pour tout une série de causes bien plus importantes que ce qu’un esprit humain habitué au bien-être peut comprendre. La faim, la pauvreté, les maladies en phases terminales et bien sûr, la guerre.

Le dilemme de vivre 

Prenons l’exemple ultime ; celui de la guerre civile qui sévit en Syrie. Dans les grandes lignes, ce qu’il faut savoir à ce sujet, c’est que cela fait plus de 5 ans que cette guerre a commencé et que les citoyens syriens meurent injustement. A ce jour, on compte déjà plus de 250 000 vies brisées.

Même si notre sensibilité est bloquée face au flot d’informations similaires dont on est mitraillés tous les jours, au sein de cette société où tant de vies sont ôtées, la situation a un impact monstrueux, et ce à tous les niveaux. Il serait impossible de mettre des mots sur la portée des changements subis par les victimes ayant survécu au conflit.

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Tous ces changements passent par le même dilemme : vivre ou ne pas vivre. Serai-je encore vivant cette nuit ? Serai-je encore là pour voir ma fille grandir ? Questions logiques, humaines, voire même nécessaires face à une situation où sont tombées 512 bombes par jour à rythme irrégulier sur un seul peuple.

Bien. Contre tout pronostic, les survivants perdurent mentalement. Ils ne perdent pas la tête. Ils luttent pour se maintenir, mentalement et physiquement vivants. Et il n’y a pas que ça, mais aussi le fait que les survivants trouvent une façon de donner «du sens» (si tant est que ce soit possible) au conflit, y prenant ainsi part.

Ils le font en abandonnant leurs foyers pour émigrer, en luttant dans la résistance avec peu de garanties, ou via des travaux de soutien social auprès de collectifs dans le besoin (ateliers de création d’affaire pour les femmes qui n’ont jamais travaillé, travaux d’assistance médicale dans les hôpitaux, travaux d’information et documentation, etc.)

Ils se maintiennent alertes, nerfs brisés, dans l’obligation de faire face à de dures peines et maintenant les rares habitudes que la guerre a oublié de détruire. Ils luttent pour continuer à subvenir aux besoins de leur famille. C’est alors qu’une question résonne avec toujours plus de force dans notre esprit : comment font-ils pour y arriver ?


«Certains enfants sortirent d’une rue latérale, où ils formèrent une ronde et où ils commencèrent à jouer et à rire. Mais moi, cela ne me faisait pas rire. Mon esprit continuait à être distrait par l’avion qui planait au-dessus de nos têtes, qui pouvait nous réduire en miettes en une fraction de secondes. Deux des mères étaient debout à la porte, abattues.»


Comment est-il possible de vivre ?

Il est compliqué d’imaginer la façon dont un humain est capable de survivre à de telles situations. Plusieurs options s’offrent à nous, telles que la résilience, la peur intense, ou le sentiment social d’union face à l’adversité, d’où pourraient venir ces comportements altruistes. Cela pourrait aussi s’expliquer par la capacité plastique de l’être humain de normaliser des choses à toutes les lumières impossibles à normaliser, comme la mort.

Toutes ces options extraites de la psychologie, et beaucoup d’autres non énumérées ici pourrait être valides au départ pour commencer à comprendre comment fonctionne l’esprit des personnes qui se trouvent dans ce type de situation. Mais il y a quelque chose qui les implique directement dans cette situation, en tant qu’humains et être vivants : l’absence d’une autre option que celle de vivre.

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Cela peut sembler insensible voire même hypocrite si on le dit de notre côté du miroir. Mais c’est très pourtant très vrai. En d’autres termes : pourquoi dit-on qu’elles n’ont pas d’autre choix ? Cela n’est vraiment pas certain, car elles ont toujours la possibilité de ne rien faire, et d’attendre de voir si elles vont mourir ou vivre. C’est une chose qu’elles peuvent faire virtuellement. Ce serait aussi logique, au vu des circonstances.

Quand nous disons qu’elles n’ont pas d’autre choix, nous faisons référence au fait qu’humainement, leur nature les pousse vers la survie. Vers l’usage ultime des recours mentaux et physiques. Vers la lutte et la recherche de sens. Nous avons pu constater cette absence de choix chez les survivants qui nous ont raconté leurs expériences,  mais aussi chez des auteurs et psychanalystes tels que Viktor Frankl, Erich Fromm ou Boris Cyrulnik, entre autres.

Quelque chose de commun 

C’est une chose que l’on partage définitivement avec ceux qui vivent ce genre de situations, la nature humaine, cette nature qui rend possible la peur, la résilience, la tendance à normaliser, à lutter ou à échapper, celle-là même qui rend nos jours si riches en émotions, pensées et choix. Mais, surtout, celle qui nous pousse à vivre.

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On peut vivre à l’écart du monde extérieur, enfermé dans une bulle d’information. On peut décider de ne rien faire face à ce conflit, ou au contraire de tout faire. Mais, en dernière instance, on comptera toujours sur le recours infaillible de notre humanité. On regardera toujours le monde avec les yeux d’un humain. On ressentira toujours les choses comme un humain. Et surtout, on apprendra toujours comme un humain. Apprendre que si nous ne sommes pas capables, alors il n’y a pas plus d’issue. Si tout semble perdu, il nous restera toujours l’option de vivre.