Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? Lorsque la haine devient art

30 décembre 2017 dans Films 20 Partagés
Baby Jane

Bette Davis et Joan Crawford, deux grandes actrices, beaucoup de talent et une hostilité à vie. Mais pourquoi se détestaient-elles autant si, en fin de compte, elles n’étaient pas si différentes ? Toutes deux ont eu une mauvaise relation avec leurs filles, leurs relations amoureuses ont échoué et toutes deux ont sombré dans l’alcool. Il s’agit incontestablement de l’hostilité hollywoodienne la plus commentée de l’histoire ; hostilité dont, malgré tous le tumulte, nous avons sauvé un bijou de cinéma : Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?

Le fait est que la vie de ces actrices ressemble déjà à un film. Il n’est pas surprenant par conséquent que Baby Jane ait été un succès et que, même aujourd’hui, il soit toujours considéré comme un classique. Ce film est actuellement revenu à l’ordre du jour puisqu’il fut redécouvert par les jeunes grâce à la série FEUD: Bette et Joan, qui recrée l’hostilité des deux actrices et les problèmes qu’elles ont eu pendant le tournage.

Il est vrai que les jeunes d’aujourd’hui ressentent un certain rejet vis-à-vis des films en noir et blanc, il semble qu’un film si ancien nous rende allergique et que l’effort que suppose la visualisation en noir et blanc soit trop important pour nous. Cependant, une partie de la magie de ces films réside précisément dans l’absence de couleur.

Baby Jane

Haine et terreur

Lorsque nous pensons aux films d’horreur aujourd’hui, des images de possessions démoniaques, d’effets spéciaux, de maisons hantées et de scènes gore nous viennent à l’esprit. Tout cela a commencé dans les années 70, coïncidant avec la sortie de films tels que L’Exorciste, qui changera pour toujours les films d’horreur.

Jusqu’à cette date, le grand maître de la terreur avait été Alfred Hitchcock ; la plupart des films avaient été tournés en noir et blanc et nous étions habitués à un autre type de terreur, plus subtile, plus psychologique, où presque tout le poids reposait sur l’interprétation des acteurs, sur la musique et sur la suggestion, sans presque rien montrer.

« Bette Davis a volé mes meilleures scènes, mais le plus drôle est que lorsque je regarde Qu’est-il arrivé à Baby Jane, je me rends de nouveau compte qu’elle me les a volées parce que ça ressemble à une parodie d’elle-même et moi à une star. »

-Joan Crawford-

Tout cela a changé aujourd’hui, et de nombreuses personnes auront des difficultés à voir en Baby Jane un film d’horreur. C’est malgré tout ainsi qu’il fut libellé à l’époque. En effet, de nombreux effets spéciaux ne sont pas nécessaire pour que Bette Davis nous effraie par son regard, pour que nous ressentions de l’angoisse lorsque Blanche (Joan Crawford), prostré dans un fauteuil roulant, cherche désespérément à attirer l’attention de sa voisine ou à prendre le téléphone pour demander de l’aide.

Peut-il exister quelque chose de plus terrible que la haine ? Si quelqu’un nous déteste, il sera capable de tout et encore plus  s’il perd la raison, comme dans le film Baby Jane. La peur et l’angoisse du film reposent sur cette haine, sur le ressentiment et sur la rivalité éternelle. Lorsque nous détestons nous pouvons tomber dans l’irrationalité, nous ne nous soucions pas des dommages que nous pouvons causer et nous pensons rarement aux conséquences.

Baby Jane

Baby Jane, deux sœurs et deux actrices

Baby Jane raconte l’histoire de deux sœurs qui eurent leurs années de gloire et qui tombèrent dans l’oubli. L’une, Blanche, vit dans un fauteuil roulant et dépend de sa jeune sœur. Jane (Bette Davis), nom de la jeune sœur, a depuis longtemps perdu sa santé mentale à cause de la culpabilité qu’elle ressent pour avoir laissé sa sœur paralysée et vit en ressassant ses années de gloire, sentant qu’elle peut de nouveau redevenir une petite fille et chanter et danser en compagnie de son père pendant que le public l’admire.

La haine entre les deux, le ressentiment et l’ego seront les principaux protagonistes du film ; presque comme dans la vie réelle. Baby Jane commence avec une petite Jane artiste, égocentrique et gâtée par son père qui traite mal son entourage, y compris sa famille ; d’un autre côté, se trouve sa sœur aînée, Blanche, qui l’observe avec sa mère, parle peu et se sent discriminée. Nous voyons que ce traitement de faveur envers Jane fera de Blanche une femme forte capable d’éclipser sa sœur, à tel point qu’elle finira par devenir une grande star de cinéma.

« Tu ne devrais pas parler en mal de ceux qui sont mort, seulement en bien. Joan Crawford est morte. Bien. »

-Bette Davis-

Jane, en revanche, tombera dans l’oubli pour presque tous les mortels. La vérité est qu’elle manque de talent et commencera à détester sa sœur pour lui avoir volé la vedette. Blanche et Jane sont deux rivales éternelles, bien que Blanche fasse apparemment preuve de compassion pour sa sœur, même si nous découvrons peu à peu qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Le film nous offre des scènes très dérangeantes telles que les repas que Jane prépare pour sa sœur ou la chanson I’ve written a letter to daddy.

Cette rivalité, cette haine traverse l’écran et ce, peut-être, parce que l’histoire de Blanche et Jane n’est pas si différente de celle de Bette et Joan. La haine, transformée en art, se convertit en quelque chose digne d’admiration lorsque nous visionnons le film ; une haine qui par ailleurs était totalement réelle. Il fut beaucoup discuté de ce qui s’est passé sur le plateau de Baby Jane, la machine Coca Cola installée pour Davis afin de concurrencer la machine Pepsi de Crawford ; le véritable coup porté par Davis à Crawford lors d’une scène, ou le moment où Crawford décida d’ajouter des poids à sa tenue pour une scène dans laquelle Davis devait la traîner.

La rivalité était telle que Crawford a réussi à décrocher l’Oscar de la meilleure actrice pour son rôle d’Anne Bancroft. Récompense pour laquelle Davis fut nommé pour Baby Jane, volant ainsi la vedette à Davis.

FEUD: Bette et Joan, le sauvetage

Cette rivalité a récemment été poté à l’écran dans la série FEUD : Bette et Joan, interprétée respectivement par les vétérans Susan Sarandon et Jessica Lange. La série, dirigée par Ryan Murphy, nous emmène sur le tournage du film et nous montre l’autre revers de la médaille, celle des médias et de l’industrie hollywoodienne de l’époque. Une industrie dans laquelle les femmes passaient au second plan et n’avaient guère d’opportunités, encore moins lorsque leur jeunesse et leur beauté avaient disparu.

Nous voyons dans la série que, peut-être, cette hostilité fut largement alimentée par la presse, qui semblait plus intéressée par les insultes que les actrices s’échangeaient que par leur performance. Peut-être que si les choses avaient été différentes elles ne seraient pas tombées dans une telle hostilité. La vérité est que Hollywood était intéressé par cette hostilité, il s’agissait de la propagande idéale pour vendre un film qui n’avait pas un budget trop élevé et dont le réalisateur n’était pas très apprécié par les studios, Bob Aldrich.

La série FEUD a réussi à sauver quelques-uns des moments les plus intéressants de ces deux stars, permettant ainsi à Baby Jane un retour sous les feux des projecteurs. Par ailleurs, outre le fait de sauver les stars Davis et Crawford, la série compte un casting exceptionnel, mettant en scène Sarandon et Lange qui, à l’instar des actrices dont elles interprètent le rôle, sont en pleine maturité, ce qui ne constitue pas pour autant un obstacle afin de montrer qu’elles conservent leur talent intact.

Baby Jane devait sauver deux femmes qui ne suscitaient plus d’intérêt auprès des plus jeunes : elles avaient déjà un certain âge et leur carrière stagnait. C’est pourquoi Baby Jane était une proposition risquée et pour assurer son succès, elle devait être vendue avec autre chose ; dans ce cas, alimenter et mettre en évidence l’hostilité de ses deux stars.

La haine, comme l’amour, peut nous transformer en êtres irrationnels. Les deux peuvent modifier nos perceptions, de sorte qu’elles finissent par s’ajuster davantage à ce que nous voulons voir qu’à ce qui existe réellement. En ce sens, à Hollywood, peu importe le bonheur ou la moralité, l’important étant, comme dans presque toutes les grandes entreprises, de vendre le produit.


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