Qu'est-ce que la psychose ordinaire ?

Qu'est-ce qu'une psychose ordinaire ? Pourquoi est-elle difficile à détecter ? Quelles implications a-t-elle ? Dans cet article, nous répondrons à ces questions et à d'autres.
Qu'est-ce que la psychose ordinaire ?
Cristina Roda Rivera

Rédigé et vérifié par Psychologue Cristina Roda Rivera.

Dernière mise à jour : 28 octobre, 2022

Dans cet article, nous parlerons de « psychose ordinaire », un concept qui n’apparaît pas dans les classifications du DSM ou de la CIM, mais qui est fréquemment utilisé dans la pratique psychanalytique. La distinction entre psychose et névrose est classique. Par ailleurs, la psychanalyse anglo-saxonne a beaucoup à voir avec le fait d’avoir trouvé des catégories intermédiaires. La plus connue est la structure borderline de la personnalité. Ces catégories intermédiaires sont beaucoup plus intéressantes au niveau clinique, puisqu’elles se rapprochent d’un modèle dimensionnel et moins structurel pour expliquer le comportement humain.

La psychose ordinaire est une proposition de définition clinique de Jacques-Alain Miller, qui souligne que lorsqu’on ne reconnaît pas les signes évidents de névrose, une psychose cachée peut survenir ; une psychose voilée. Ce type de psychose désigne un mode de fonctionnement typique des sujets à structure psychotique qui ne présentent pas de signes cliniques manifestes de psychose, et qui conservent donc une certaine adaptation sociale.

Homme regardant par la fenêtre
Le terme « psychose ordinaire » a été utilisé pour la première fois à la Convention d’Antibes en 1998.

Qu’est-ce qu’une psychose ordinaire ?

Chez de nombreux patients, il existe une « forme atténuée de psychose », qui fait toujours partie de ce que nous appelons les « troubles du spectre psychotique ». Ce type de psychose ne présente pas les signes classiques de psychose « délires ou hallucinations », mais on peut noter l’aspect psychotique dans d’autres manifestations.

Le concept de psychose ordinaire nous oblige à abandonner les catégories nosologiques habituelles, ordonnées à partir de grands syndromes qui indiquent une logique du « tout ou rien », pour nous concentrer sur les dimensions du comportement. L’idée est que de nombreux cas de psychose qui restent « latents » apparaissent généralement en consultation. Une personne peut toujours vivre avec une structure psychotique de base sans que ses symptômes soient très frappants.

Selon le psychanalyste et écrivain Gustavo Dessal, ce type de psychose présente différentes phénoménologies, de l’excès de normalité à l’apparition d’une grave névrose caractéropathique. Cependant, le noyau délirant encapsulé est toujours présent, que le patient avoue subrepticement ou le garde caché au moyen de circonlocutions ou d’ellipses de parole.

Comment se manifeste-t-elle ?

La clinique de la psychose ordinaire se manifeste par des indices très subtils. Il peut s’agir d’extravagances, d’un usage particulier du langage, de troubles de la pensée ou de crises d’angoisse non reconnues comme telles, qui surgissent comme des événements du corps.

La personne peut aussi se retrouver socialement disloquée. Elle présente des obstacles dans les relations, avec un rejet soudain de l’autre, sans prémisses ni histoire pouvant expliquer cette déconnexion du temps dans lequel elles vivent. Dans les psychoses ordinaires, les signes ne sont pas spectaculaires : ils sont discrets. Les déficits ne le sont pas non plus. C’est pour cela qu’on peut parler dans ces cas de folie normalisée.

Symptômes pour détecter une psychose ordinaire

Dessal détaille différents phénomènes cliniques qui pointeraient vers l’existence d’une psychose ordinaire :

  • Ce sont des personnes qui manquent généralement de discours par rapport à leur histoire, avec une absence d’implication subjective.
  • Il s’agit souvent de personnes dont la vie sexuelle est inexistante ou qui présentent des signes d’un rapport labile à l’identité sexuelle.
  • Le lien social est fréquemment imprégné, à des degrés divers, de signes d’agressivité, de méfiance paranoïaque, ou de passages à l’acte généralement discrets, mais qui montrent des points de forclusion non équivoques.
  • Beaucoup de personnes que nous considérons comme des psychotiques ordinaires ont tendance à manifester spontanément une tendance extraordinaire à recréer dans leur discours un roman « œdipien » peu filtré par la censure.
  • Une difficulté incompréhensible à réaliser des activités, supposées à la portée de la personne, et qui ont souvent été réalisées normalement dans le passé, peut être le signe d’une rupture psychotique inapparente. Un exemple est l’impossibilité absolue d’aller en cours pour certains adolescents, qui avaient auparavant un rendement scolaire normal.
  • Le rapport au langage est également altéré. Les sujets parlent souvent à partir de proverbes ou de lieux communs qui couvrent le vide de leur propre énonciation. On peut aussi observer, comme l’a souligné Eric Laurent, un « usage presque néologique des mots communs ».

Les psychotiques ordinaires camoufleraient leur condition dans le paysage quotidien, tandis que les psychotiques extraordinaires, au contraire, auraient des limitations beaucoup plus invalidantes. Donc aussi plus évidentes pour l’observateur non intentionnel et non intentionné.

Homme parlant à son partenaire
Les personnes atteintes de psychose ordinaire ont généralement un fonctionnement social apparemment normal, mais leur système de représentation symbolique du monde est déstructuré.

L’origine de la psychose ordinaire

L’intérêt pour de nouvelles formes de psychose exemptes de délires et d’hallucinations ne cesse de croître. De plus en plus de cas se présentent en consultation. Des gens avec un fonctionnement social que l’on pourrait considérer comme acceptable, mais avec un système de représentation symbolique du monde complètement déstructuré.

Marie-Hélène Brousse, dans un article intitulé La psychose ordinaire à la lumière de la théorie lacanienne du discours, soutient que le champ de la psychose semble aujourd’hui évoluer. Elle le rapporte au déclin du rôle paternel, la puissance du Nom-du-Père, qui s’accompagne de la pluralisation de son rôle. Au lieu de l’évaporation du père, viennent les normes sociales. Face au déclin de la loi, les normes et le bon sens (ordinaire) prolifèrent. Quand on parle de psychose ordinaire, il s’agit d’un comportement suprasocial, d’une soumission absolue.

La précarité symbolique qui caractérise notre époque aurait ainsi des effets dans la clinique. Les algorithmes de présentation d’informations basés sur les likes sont extraordinairement unificateurs (normalisants). Et si la normalité était vide ? S’il n’y a rien à quoi s’opposer, la personnalité semble ne pas finir de se former. Elle atteint « l’ordinaire » qui, mêlé à la solitude, peut devenir insupportable.

Quand on parle du normal, par exemple d’une personne normale, on retrouve une partie de vide. La clinique qui s’annonce pourrait être, dans une large mesure, une clinique du vide. Un vide présent dans les formes ordinaires de la folie, qui ne se déclenche pas publiquement, mais se cache dans nos pensées et nos comportements.

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  • Dessal, G. “Continuidad y discontinuidad en las psicosis ordinarias. Tres preguntas a Gustavo Dessal” en Nodus. L’Aperiòdic Virtual de la Secció Clínica de Barcelona, accesible en http://www.scb-icf.net/nodus/contingut/article.php?art=274&rev=37&pub=1.
  • Laurent, E. (2007). La psicosis ordinaria. Virtualia6(16), 2-6.
  • Lippi, S. (2015). La psicosis ordinaria:¿ cómo pensar los casos inclasificables en la clínica contemporánea?. Desde el jardín de Freud, (15), 21-36.
  • Manuel Fernández Blanco, El tiempo de la psicosis ordinaria, Asociación Mundial de Psicoanálisis. XI Congreso. https://congresoamp2018.com/textos-del-tema/tiempo-la-psicosis-ordinaria/