Psychopathologie et privation précoce : existe-t-il une relation ?

26 avril, 2021
La relation entre la privation aux premiers stades de développement de l'enfant et l'apparition de symptômes psychopathologiques a fait l'objet d'une étude longitudinale menée par des professionnels de l'Université de Southampton. Dans cet article, nous exposons ses résultats intéressants.

L’un des grands objectifs de la psychologie dans le domaine expérimental est de découvrir l’origine de la psychopathologie. C’est-à-dire des troubles psychologiques. Cela semble être un objectif sans fin, car ce ne sont pas seulement les gènes qui déterminent l’apparition d’un trouble. Nous nous intéressons ici à son lien avec la privation précoce.

L’environnement a également un rôle essentiel dans le développement de l’individu, et c’est le phénotype qui explique l’apparition d’un trouble psychopathologique ou sa non-expression. L’éducation, les habitudes familiales ou encore la privation précoce peuvent influencer le phénotype.

La privation précoce fait référence à la précarité, au manque de soins, à un âge précoce de développement. De nombreux articles ont mis en évidence la relation entre la privation précoce et la psychopathologie à travers des études longitudinales et des recherches sur des concepts tels que la résilience.

Nous nous centrerons ici sur l’une de ces enquêtes, présentée par Sonuga et al. en 2017. Cette recherche a étudié le phénomène d’adoption massive d’enfants roumains par les familles britanniques lors de la chute du dictateur Nicolae Ceausescu.

La privation précoce subie par les enfants roumains dans les orphelinats surpeuplés a été définie par le manque de stimulation cognitive et sociale, la faim, le manque de soins personnalisés et d’hygiène individuelle. La situation était grave.

Le contexte roumain était sombre. Le dictateur avait tenté de payer la dette que le pays avait accumulée en raison de son industrialisation rapide en exportant toute la production agricole. Après la guerre civile, la population était affamée. C’est pourquoi la privation subie dans les orphelinats lors de la chute du dictateur était importante.

Recherche sur la privation.

La recherche

La recherche portait sur trois groupes d’enfants. Les deux premiers groupes étaient composés d’enfants roumains qui avaient souffert de privation dans des orphelinats et qui avaient été adoptés par des familles britanniques à des moments différents.

Les enfants du premier groupe ont souffert de privation pendant moins de six mois. Les enfants du deuxième groupe, eux, pendant plus de six mois avant d’être adoptés. Le troisième groupe était un groupe témoin composé d’enfants adoptés qui n’avaient pas souffert de privation : des orphelins britanniques adoptés par des familles britanniques.

L’étude a consisté à évaluer les enfants des trois groupes à différents âges : six, onze et quinze ans. À l’âge adulte, ils ont également été soumis à une nouvelle évaluation, afin de mesurer la gestion émotionnelle d’un changement d’âge aussi difficile.

Les symptômes psychopathologiques mesurés

  • Trouble de déshibinition du contact social.
  • Trouble du spectre de l’autisme (en particulier les problèmes de communication et les obsessions).
  • Inattention et hyperactivité.
  • Déficience cognitive
  • Problèmes émotionnels et problèmes de comportement (mesurés à partir de l’adolescence).

La privation précoce est-elle pertinente ?

Les résultats ont été concluants. Les trois hypothèses initiales comptent sur un soutien empirique.

  • Le groupe témoin et le groupe le moins défavorisé présentaient des niveaux similaires de symptômes psychopathologiques à tous les âges.
  • Le groupe le plus défavorisé présentait des symptômes psychopathologiques malgré les soins nécessaires reçus après leur adoption.
  • Les problèmes émotionnels mesurés à l’adolescence et à l’âge adulte ont davantage augmenté chez le groupe d’enfant qui a le plus souffert de privation.

De plus, chez ce même groupe d’enfants, le nombre d’enfants présentant plusieurs symptômes psychopathologiques différents était plus important. 34 % des enfants de ce groupe présentaient au moins certains symptômes à tous les âges. Un pourcentage qui diminuait lorsqu’ils devenaient de jeunes adultes.

Au cours de cette période, seuls 25 % des jeunes du groupe le plus défavorisé présentaient un trait psychopathologique. Les psychopathologies qui ont le plus affecté le groupe le plus défavorisé, par rapport aux deux autres groupes, étaient les trouble du spectre autistique, le trouble de déshibinition du contact social, l’inattention et l’hyperactivité.

D’autres faits intéressants concernent les modes de vie des jeunes adultes dans les trois groupes ont été observés. Les jeunes qui ont souffert le plus dans leur enfance sont arrivés moins loin dans leur éducation et ont un taux de chômage plus élevé.

De plus, ils avaient davantage recours aux services de santé mentale – psychologues et psychiatres -, et ce, à tous les âges mesurés. Enfin, dans le groupe le plus défavorisé, trois personnes souffraient d’un trouble de la personnalité limite, deux d’un trouble bipolaire et deux autres d’une psychose.

Les conséquences de la privation.

Les approches issues de cette recherche sur la privation

Les résultats de cette étude ont montré l’existence d’une relation entre la privation précoce dans les premiers stades de développement et les symptômes psychopathologiques. Ce qui est notamment intéressant avec cette étude est qu’elle permet de réfléchir à une forme d’intervention.

Dans le groupe le plus défavorisé, 15 participants ne présentaient aucun trouble à aucun des âges évalués. Cela met l’accent sur l’intérêt des études génétiques, épigénétiques et de résilience, lesquelles peuvent expliquer pourquoi, bien qu’ils aient souffert de privations, ils n’ont pas développé de troubles comme les autres.

Concernant la déficience cognitive évaluée, les chercheurs ont observé comment celle-ci semblait s’équilibrer avec l’âge dans les trois groupes. Ce point met lui l’accent sur l’intérêt des études sur la neuroplasticité des enfants, études qui montrent comment le cerveau compense les manques.

Les conséquences des problèmes émotionnels, devenus très visibles à l’adolescence, pourraient également être liées à une vulnérabilité latente. Cette vulnérabilité serait liée au stress subi pendant l’enfance.

Les domaines d’études qui découlent de cette recherche semblent prometteurs. Une mesure pouvant déjà être mise en œuvre sur la base des résultats présentés précédemment consisterait à fournir aux enfants en situation de privation précoce un service psychologique continu et de qualité une fois adopté.

  • Sonuga, E., Kennedy, M., Kumsta R., Knights, N., Golm, D., Rutter, M., Maughan, B., Schlotz, W. y Kreppner, J. (2017). Child-to-adult neurodevelopmental and mental health trajectories after early life deprivation: the young adult follow-up of the longitudinal English and Romanian Adoptees study.