L’Effet Lucifer, ou pourquoi nous pouvons commettre des actes malveillants

· 28 décembre 2017

L’effet Lucifer peut avoir lieu dans n’importe lequel de nos contextes quotidiens. Il fait référence à un processus de transformation. Avec lui, une personne apparemment normale, gentille et intégrée est capable de commettre des actes atroces. Ce sont des cas où, au lieu de retrouver un trouble ou un passé traumatique, on a affaire à l’influence puissante d’un facteur situationnel capable de nous déshumaniser.

Tout bon criminologue ayant des connaissances en sociologie nous dira que la méchanceté n’est pas une espèce « d’entéléchie » ou de vérité universelle qui existe comme un simple antagonisme de la « bonté ». Le mal surgit d’un contexte, d’une situation sociale et d’une série de mécanismes psychologiques liés au moment ponctuel que nous sommes en train de vivre. Ainsi, un exemple sur ce sujet qui apparaît dans de nombreuses bibliographies est celui lié aux procès de Salem, avec la célèbre chasse aux sorcières.

« La capacité infinie de l’esprit humain pour transformer n’importe qui en personne aimable ou cruelle, compatissante ou égoïste, créative ou destructive, et de faire que certains deviennent des méchants tandis que d’autres sont tout simplement des héros ».

-Phillip Zimbardo-

Il s’agit d’un moment historique délimité dans le temps et réduit à une communauté concrète qui vivait tenaillée par le fanatisme religieux, le puritanisme, l’hystérie collective, etc. Un autre bon exemple de l’effet Lucifer se trouve dans le classique personnage de télévision Walter White de la série « Breaking Bad ».

Dans ce cas, les anthropologues Alan Page Fiske et Tage Shakti signale que nous sommes face à quelqu’un qui commence une série d’actes violents en partant d’une perception du correct, c’est-à-dire que ce qu’il réalise, aussi atroce que ce soit, est plus que justifié par sa situation personnelle complexe et son contexte social. Cependant, nous devons bien garder à l’esprit qu’aucune violence n’est « vertueuse ».

Il est possible qu’à un moment donné, et en raison de certaines circonstances sociales et structurelles, quelqu’un ressente le besoin ou l’obligation de franchir la ligne pour la méchanceté ou la cruautéC’est ce que nous explique l’Effet Lucifer. Cependant, la morale doit être au-dessus de tout cela. Cette dimension incorruptible qui agit comme un leurre pour le souvenir : au-delà de la pression de l’environnement ou du désespoir se trouvent la logique et l’intégrité.

l'effet lucifer

L’effet Lucifer et l’étude de Philip Zimbardo

Nous sommes dans la nuit du 28 avril 2004. La population des Etats-Unis finit de dîner et s’assied devant la télévision pour voir le programme « 60 minutes ». Quelque chose change ce jour-là. La chaîne de télévision invite ces personnes à découvrir quelque chose, une chose pour laquelle beaucoup ne sont pas préparées. Des images de la prison d’Abu Ghraib, en Irak, commencent à être diffusées, sur lesquelles on voit un groupe de soldats américains (hommes et femmes) sodomiser, torturer et frapper les prisonniers irakiens de la manière la plus exécrable et humiliante qui soit.

L’une des personnes qui a vu ces scènes, avec un effroi immense, n’est autre que le célèbre psychologue Philip Zimbardo. Cependant, il convient de dire que pour lui, ces actes n’étaient pas nouveaux, ni inexplicables, ni étranges. La société américaine, de son côté, voyait se craqueler un schéma classique dans sa mentalité. Très vite, ceux que les gens considéraient comme « les bons et les sauveurs » se transformaient, sans trop savoir comment, en « méchants et bourreaux ». Leurs caractéristiques personnelles avaient peut-être été surestimées et ceci en était la preuve.

L’expérience Zimbardo de 1971

Après la publication des photographies, ces 7 gardiens furent accusés et remis à la justice. Malgré tout, le docteur Philip Zimbardo considéra qu’il était nécessaire d’assister au procès pour donner une explication à tout cela.

En fait, avant d’assister au procès, il expliqua très clairement une chose: la méchanceté qui avait germé dans cette prison était l’effet de l’administration Bush et d’une politique qui facilitait grandement l’effet Lucifer.

L’une des raisons pour laquelle il se sentait dans l’obligation de collaborer au procès est qu’il avait lui-même vécu une situation similaire à celle de la prison d’Abu Ghraib. En 1971, il avait mené une expérience à l’Université de Stanford en Californie, au cours de laquelle il avait formé deux groupes d’étudiants: les « gardiens » et les « prisonniers ».

  • Au bout d’une semaine, Zimbardo avait été témoin de niveaux de cruauté qui n’avaient pas été prévus et encore moins imaginés.
  • Les étudiants universitaires libéraux, connus pour leur altruisme, leur bonté et leur sociabilité, s’étaient transformés en sadiques à cause de leur rôle de « gardiens ». On en vint à un point tel que Zimbardo fut dans l’obligation d’arrêter l’expérience.
philip zimbardo

L’effet Lucifer et ses processus psychologiques

Ce qu’il s’est passé avec cette expérience à l’Université de Stanford ressemblait à une prémonition de ce qui allait se produire des années plus tard dans la prison d’Abu Ghraib. Le docteur Zimbardo ne cherchait pas à excuser ou justifier les soldats accusés, ni à les transformer en victimes: il voulait offrir une explication scientifique en montrant comment des circonstances concrètes pouvaient complètement transformer nos actes.

Voici les processus psychologiques associés à ce que Zimbardo baptisa l’effet Lucifer :

  • La conformité au groupe. Cette théorie énoncée en son temps par Solomon Asch nous démontre que la pression d’un environnement déterminé avec les membres qui le composent nous pousse parfois à avoir des comportements qui peuvent aller contre nos valeurs, dans le but de ne réussir qu’une seule chose : être acceptés.
  • L’obéissance à l’autorité de Stanley Milgram. Ce phénomène est commun, par exemple, dans ces groupes à la hiérarchie militaire ou policière, où une bonne partie des personnes sont capables de commettre des actes violents s’ils sont justifiés ou ordonnés par des personnes ayant de plus hautes responsabilités.
  • La déconnexion morale d’Albert Bandura. Les personnes disposent de leurs propres codes moraux et de leurs systèmes de valeurs. Cependant, nous effectuons parfois une série de « pirouettes » mentales pour intégrer des comportements totalement opposés à nos principes, jusqu’au point de considérer comme « correct » ce qui est moralement « inacceptable ».
  • Facteurs environnementaux. Le docteur Zimbardo a pu savoir que ces soldats effectuaient des tours de douze heures, sept jours sur sept, pendant quarante jours et sans repos. Ils dormaient dans les cellules. Les installations étaient en mauvais état, avec de la moisissure, des taches de sang et des restes humains sur les murs. Ils subissaient en outre une vingtaine d’attaques au mortier par semaine.
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Zimbardo explique, dans son livre « L’effet Lucifer », que le processus de déshumanisation était inévitable. Les facteurs situationnels, les dynamiques sociales d’un contexte concret et la pression psychologique peuvent faire germer le mal en nous. Une graine qui se trouve toujours au plus profond de nous, que nous le voulions ou non.

Malgré tout, ce côté pervers peut être rééquilibré par la force de détermination et cette intégrité capable de fixer des limites et de nous pousser à sortir de certains contextes oppressants afin de ne pas oublier qui nous sommes et de passer chacun de nos actes au tamis de nos valeurs.