Le cerveau dépendant : anatomie de la compulsion et du besoin

· 15 septembre 2018

On a l’habitude de dire que, dans un cerveau dépendant, il y a entre trois et cinq personnes (ou forces) qui vivent. L’une, qui a séquestré la volonté, ne cherche que le bien-être produit par l’addiction. Une autre anticipe ce que ceci lui produira à court et long terme : anxiété, dépression, syndrome d’abstinence… Les autres « moi » ont l’apparence de la solitude, le poids de la conscience, la forme de la famille et l’impact de la peur.

La présence de toutes ces voix ne répond pas du tout au profil classique de quelqu’un avec une personnalité multiple. Car ce qu’il faut savoir à propos des addictions, c’est qu’elles fragmentent complètement l’identité, la pensée et la volonté. L’addiction est comme un voleur qui attend patiemment dans un coin pour entrer chez quelqu’un et bouleverser chaque once et chaque fragment de notre cerveau, de notre esprit, de notre dignité.

« Je me suis convaincu que, pour une mystérieuse raison, j’étais invulnérable et ne sombrerais pas dans l’addiction. Mais celle-ci ne négocie pas et, petit à petit, elle s’est répandue en moi comme la brume. »

-Eric Clapton-

Parfois, même les techniques les plus poussées des thérapies cognitivo-comportementales ne sont pas efficaces. Il faut donc considérer le point de vue médical et la perspective pharmaceutique comme des stratégies supplémentaires pour reprendre le contrôle d’un cerveau dépendant.

Cependant, nous ne devons pas nous tromper. Les médicaments soulagent le syndrome d’abstinence et beaucoup d’effets secondaires associés. Or, ces voies neuronales qui génèrent l’addiction, tout comme certaines habitudes de pensée et de comportement, ne répondent pas toujours immédiatement aux traitements. Il s’agit d’un processus long et coûteux qui requiert une approche multidimensionnelle. 

Cela mène beaucoup de personnes avec une addiction chimique ou comportementale à se retrouver dans de véritables impasses, dont elles ne sortent que lorsqu’elles trouvent une stratégie, un point de vue différent ou une aide, selon leurs caractéristiques et leurs besoins.

 

Le cerveau dépendant : la compulsion du vide émotionnel

Lorsque nous parlons d’addiction, il est commun de visualiser quelqu’un qui consomme des opiacés, des hallucinogènes ou des drogues de synthèse comme les amphétamines. Nous oublions souvent que l’addiction a de nombreux visages, formes et comportements. Il existe des personnes accros aux achats, celles qui ne peuvent pas se séparer de leur téléphone portables… Et les personnes dépendantes au sexe, au sport, aux jeux, à certains aliments…

Une personne dépendante n’est pas seulement un alcoolique ou quelqu’un qui consomme des drogues dures, des médicaments… Il s’agit, au fond, de comportements non ajustés qui font qu’une personne ressent une dépendance physique et psychologique par rapport à une substance ou un comportement précis. À partir de là, nous retrouvons tout un éventail de possibilités avec un même résultat à la clé : une incapacité à vivre sa vie normalement, une dégradation de la santé et une grande souffrance.

Qu’ont en commun tous les processus d’addiction ?

Si nous nous demandons maintenant s’il y a un élément commun à toutes ces addictions, il semblerait que oui. Lors de la quatrième Conférence Internationale sur les Addictions Comportementales qui a eu lieu à Budapest l’an passé et qui a été promue par la revue médicale Journal of Behavioral Addictionsil en a été conclu que ce dénominateur commun était la compulsion.

Naomi Fineberg, psychiatre et spécialiste en neuropharmacologie à l’University NHS Foundation Trust (HPFT) de Hertfordshire, en Angleterre. Elle a expliqué que les personnes avec une addiction présentent un trouble obsessionnel compulsif. Cependant, elles présentent aussi une faible flexibilité cognitive et des buts personnels limités ou inexistants.

Le cerveau dépendant affiche toujours certaines altérations dans les régions ventrales du cortex préfrontal. C’est une aire liée au sens émotionnel et à notre capacité de contrôle.

Ainsi, une grande partie des neurologues et spécialistes en addiction s’accordent pour dire la chose suivante : les personnes dépendantes remplacent un besoin émotionnel par une addiction. Cependant, dans leur quête d’assouvissement de ce vide, elles dérivent vers des comportements compulsifs qui se rétro-alimentent. Le cerveau est incapable de les contrôler.

Le mécanisme neurologique de l’addiction

Le cerveau dépendant travaille de façon différente. Son seul objectif est de trouver ce bien-être qu’il obtient grâce à l’usage de cette substance ou à l’activité de ce comportement. Celui qui lui génère un plaisir momentané et limité. Peu à peu, ce « stimulant » externe remplace les récompenses naturelles de l’organisme et le cerveau en redemande.

  • Le travail de la dopamine dans tout processus d’addiction est essentiel, car elle qui génère ce désir qui « allume » les autres régions cérébrales. Ainsi, elles se concentrent toutes sur cette cause et ce besoin. Le striatum, par exemple, est le premier à se mettre en marche. Il « recrute » des structures comme le mésencéphale et le cortex orbitofrontal. Le cerveau tout entier comprend que cette substance, ce comportement, est prioritaire et se focalise sur cet objectif.
  • En général, toutes les drogues créent de sérieuses altérations au niveau de l’activité du système dopaminergique mésocorticolimbique. Ainsi, si la consommation devient chronique, des changements neuroadaptatifs et neuroplastiques apparaîtront, au point d’altérer complètement la structure de ce système.
  • Le cortex préfrontal est l’un des plus affectés. Des changements drastiques s’y produisent à cause des addictions. Nos émotions et leur régulation sont altérées, tout comme nos processus cognitifs. Nous avons plus de mal à nous concentrer, à raisonner avec clarté, à nous contrôler et à prendre des décisions.

Par ailleurs, nous ne pouvons oublier un aspect important. Lorsque nous parlons de consommation d’alcool et de drogues, les changements qui se produisent au niveau cérébral sont immenses, parfois dévastateurs. Les altérations générées dans le cortex préfrontal, l’amygdale et le striatum sont nombreuses et, bien souvent, irréversibles.

cerveau dépendant

L’addiction est-elle une maladie chronique ?

Comme nous l’avons signalé, le cerveau dépendant peut souvent présenter des altérations chroniques. L’intoxication par certaines substances détériore la mémoire à court terme. La capacité à assimiler de nouvelles informations est aussi affectée. L’alcool, par exemple, a un grave impact sur le cerveau. Cela peut interférer dans des aspects comme la coordination motrice.

  • Ainsi, des experts de l’Institut National d’Abus de Drogues soulignent que l’addiction est essentiellement une maladie cérébrale, récurrente et chronique. Cependant, beaucoup de neurologues remettent en question cette affirmation.
  • La clé d’une telle affirmation réside dans un concept que nous connaissons tous et que nous avons entendu plus d’une fois: la neuroplasticité cérébrale.
  • Le cerveau n’est pas comme le cœur, l’estomac ou le pancréas. Il a une qualité exceptionnelle : il a été créé pour changer, produire de nouvelles connexions neuronales, apprendre, s’entraîner à créer de nouveaux tissus et de nouvelles cellules nerveuses. Si notre cerveau n’avait pas changé tout au long de notre vie, nous serions aujourd’hui dans un état de coma. Nous évoluons, nous changeons, nous développons de nouvelles capacités…

Que signifie tout cela et en quoi est-ce lié au cerveau dépendant ? Cela veut tout simplement dire qu’il y a de l’espoirBeaucoup de patients souffrant de dommages cérébraux sont capables d’améliorer certains aspects. Ainsi, ils disposent d’une meilleure qualité de vie. La même chose peut se produire avec des personnes souffrant d’addiction.

cerveau dépendant

La clé serait donc de générer de nouveaux schémas synaptiques sur la base de nouveaux comportements et de nouvelles pensées. Il s’agit d’une fenêtre vers le changement qui se développe déjà dans de nombreuses cliniques. Elle bénéficie de bons taux de réussite. La science et les connaissances sur le cerveau humain évoluent tout le temps. Il sera donc plus simple, petit à petit, d’offrir de meilleures réponses à de nombreux besoins.

Surveillons cela de près !