Détresse morale : lorsque nous ne faisons pas ce qui nous semble être juste

Parfois, la société ou même les circonstances de la vie nous obligent à faire des choses qui vont à l'encontre de nos désirs ou même de nos valeurs. La détresse morale qui en découle n'est pourtant pas toujours bien comprise...

Dernière mise à jour : 30 avril, 2021

Nous avons tous connu une situation de détresse morale à un moment ou à un autre de notre vie. Elle apparaît généralement lorsque nous faisons quelque chose qui va à l’encontre de nos valeurs.

C’est l’éternelle contradiction entre le devoir et le désir, entre ce que le cœur dicte et ce que les circonstances imposent. La vie, en fin de compte, passe par ces chemins ambivalents où les choses ne sont pas toujours ce que nous voudrions qu’elles soient.

Nous pourrions donner mille exemples de telles circonstances. Les professionnels de la santé, les médecins, les infirmières et le personnel de santé les vivent quotidiennement lorsqu’ils travaillent dans de mauvaises conditions et ne peuvent pas s’occuper de leurs patients comme ils le souhaiteraient.

Nous pouvons tous la ressentir lorsque, par exemple, nous n’avons pas d’autre choix que de placer un grand-parent ou un parent atteint de la maladie d’Alzheimer dans une maison de retraite parce que nous ne disposons pas de toutes les ressources dont il a besoin. Ou encore lorsque nous confions notre bébé à une crèche parce que nous travaillons.

Au quotidien, nous vivons donc ce type de souffrance où s’entremêlent conscience, émotions, valeurs et cette inconfortable contradiction morale. Approfondissons.

Qu’est-ce que la détresse morale et pourquoi en souffrons-nous ?

Le concept de détresse morale est apparu pour la première fois en 1984 grâce au philosophe Andrew Jameton. C’est lui qui a voulu décrire un phénomène de plus en plus courant dans notre société. Selon lui, l’humanité a atteint un point où les barrières institutionnelles remettent en question nos principes moraux fondamentaux et nos responsabilités éthiques.

Nous vivons cette situation en raison de la manière dont le marché du travail se structure dorénavant. Il est en effet difficile de concilier vie familiale et vie professionnelle. C’est cela qui provoque une détresse morale.

Nous aimerions passer plus de temps avec notre partenaire et avoir plus de temps à consacrer à nos enfants. Cependant, les horaires de travail et les exigences concernant la performance professionnelle nous laissent peu de place pour cela.

D’autre part, il faut souligner que cette situation est de plus en plus subie. Les personnels de santé souffrent quotidiennement de détresse morale face au nombre grandissant de patients. Les entreprises et les travailleurs doivent souvent eux aussi faire face à des situations moralement pénibles.

Il s’agit donc d’une réalité psychologique très difficile à vivre pour de nombreuses personnes. Par exemple, lorsqu’un employeur est contraint de licencier ses employés parce que son entreprise n’est plus rentable dans le contexte économique actuel, il connait également cette dimension de souffrance personnelle et morale qui est si dévastatrice.

La souffrance éprouvée lorsque nous ne pouvons pas agir avec intégrité

Des études, telles que celles menées à l’université de Valence (Espagne), ont démontré l’impact de la détresse morale dans le domaine des soins infirmiers. Nous sommes actuellement face à l’une des plus grandes tragédies humaines et sanitaires que l’humanité ait vécue.

La pandémie touche de nombreux groupes de la société. Cependant, le domaine de la santé est sans aucun doute le plus impacté. Le travail d’investigation de l’université de Valence souligne, par exemple, que l’impact émotionnel provient de situations dans lesquelles les personnes ne peuvent pas dire au revoir à leurs proches.

Ces séparations sans adieux sont une immense source de stress. La souffrance qui découle de l’impossibilité d’agir avec toute l’intégrité souhaitée pèse lourdement sur les professionnels de la santé.

Nous ne sommes pas préparés à la détresse morale

La détresse morale survient essentiellement lorsque nous percevons que quelque chose ne va pas mais que nous sommes dans l’incapacité d’agir sur cette dimension de la manière que nous souhaiterions. En fait, réprimer notre réponse morale et bloquer cette réaction éthique face à un événement particulier va à l’encontre même de notre nature.

Le cerveau est programmé pour détecter les menaces ou les situations à risque et pour agir en conséquence. Nous pouvons alors soit nous battre (réagir), soit nous échapper (fuir pour survivre). Lorsque nous identifions quelque chose qui ne va pas et qu’on nous incite à “ne pas agir”, le stress et la détresse émotionnelle se manifestent dans le corps.

Par exemple, le fait de ne pas pouvoir rendre visite aux personnes âgées dans les maisons de retraite dans le contexte actuel de la crise sanitaire blesse et entrave. On sait de telle mesure visent à préserver leur bien-être.

Cependant, l’esprit ne peut s’empêcher de ressentir de la détresse morale… En effet, nous savons que le manque de contact émotionnel et social avec nos aînés est sans aucun doute dévastateur pour eux.

La réponse réside dans la culture de la résilience morale

Cynda Hylton Ruston est une universitaire spécialisée dans l’éthique clinique. Elle est aussi professeur en soins infirmiers et en pédiatrie à l’université John Hopkins, aux Etats-Unis. Elle a introduit un terme qui mérite d’être mentionné et retenu.

Selon elle, l’objectif de la résilience morale est de contribuer à atténuer ainsi qu’à contrôler la souffrance causée par les défis éthiques et moraux que nous rencontrons au quotidien. Pour travailler sur cette dimension, nous devons garder à l’esprit les éléments suivants :

  • Nous ne pouvons pas contrôler les circonstances qui nous entourent. Néanmoins, nous pouvons contrôler nos émotions.
  • Nous ne devons pas cacher, dissimuler ni mettre de côté les émotions que nous pouvons ressentir dans des situations de détresse morale. Nous devons les accepter, les libérer, les gérer et les partager avec d’autres pour les normaliser. Et ce, afin de mieux les contrôler.
  • Essayons de ne pas nous punir ni de nous juger pour avoir pris des mesures qui ne correspondent pas à nos valeurs. La vie est incertaine et nous ne pouvons pas avoir un contrôle absolu sur ce qui nous arrive. Parfois, la meilleure alternative n’est pas la plus juste. C’est cependant celle qui s’impose compte tenu des circonstances.
  • Le simple fait d’en souffrir nous rappelle qu’en nous-mêmes, nos valeurs et nos principes sont toujours intacts.
  • Il est également essentiel de partager avec d’autres la douleur que nous ressentons. La création de groupes de soutien peuvent nous aider dans ce sens. Les discussions entre amis et avec la famille peuvent également nous permettre de faire face à la détresse morale.

Enfin, et surtout, il est nécessaire de donner un sens aux défis auxquels nous sommes confrontés. Même dans un monde où règne le chaos, la plupart des choses que nous faisons gardent néanmoins un sens. Nous avons peut-être du mal à le trouver aujourd’hui, mais demain nous le verrons sans doute mieux.

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    • M.J. Johnstone, A. Hutchinson. ‘Moral distress’—time to abandon a flawed nursing construct?. Nurs Ethics., 22 (2015), pp. 5-14 http://dx.doi.org/10.1177/0969733013505312
    • Karakachian, Angela MSN, RN; Colbert, Alison PhD, PHCNS-BC Angustia moral, Enfermería: Octubre de 2017 – Volumen 47 – Número 10 – p 13-15 doi: 10.1097 / 01.ENFERMERA.0000525602.20742.4b