Annie Hall, névrose et comédie

· 26 février 2019
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Annie Hall est sorti sur les écrans en 1977. À cette époque, nous vivions encore sans technologies. Malgré le passage du temps, il semblerait que ce classique de Woody Allen n’ait jamais vieilli : il s’est parfaitement ajusté à notre ère et, aujourd’hui encore, nous sourions devant ses ingénieux dialogues et monologues.

Car Annie Hall fait directement appel au spectateur. Allen fait irruption dans nos vies en regardant la caméra, en nous faisant participer; il joue avec nous en nous présentant des digressions, des allers-retours dans le temps, des sous-titres pour exprimer les pensées des personnages… Et il inclut même un fragment de dessin animé en parodiant Blanche-Neige et les sept nains.

En plus d’être un véritable délice cinématographique avec une esthétique intéressante et novatrice, Annie Hall apporte à la comédie un composant psychologique très réaliste qui dessine très bien les problèmes de l’homme contemporain. Les peurs et la névrose sont encore bien inscrites dans notre quotidien, même si notre époque a changé.

Récompensé par plusieurs Oscars, reconnu comme l’un des meilleurs scénarios de l’histoire du cinéma et comme la meilleure comédie romantique, le film Annie Hall est indispensable. Il s’agit de « la comédie romantique », de la vie contemporaine. Totalement géniale, spontanée et réfléchie, elle représente un véritable ravissement pour nos sens et est également susceptible d’être analysée et étudiée par des domaines comme la philosophie ou la psychologie.

Qui est Annie Hall ?

Avant de nous demander qui est cette personne, nous devrions nous demander comment elle est apparue. Au début, l’histoire d’amour entre Alvy Singer et Annie Hall faisait partie d’un autre scénario qui a évolué pour devenir un film, Anhedonia. L’anhédonie n’est rien d’autre que l’incapacité à ressentir du plaisir, ce qui donne lieu à une sensation d’insatisfaction permanente. Or, c’est précisément ce que nous retrouvons dans le personnage d’Alvy Singer.

Cette idée originelle ne semblait pas avoir beaucoup de cohérence. Elle ressemblait plus à un monologue interne de Woody Allen qu’à la comédie que nous connaissons aujourd’hui. Cependant, elle a fini par prendre forme et le résultat a été exceptionnel. Annie Hall est une comédie de personnages, une comédie qui observe la réalité et normalise les visites chez le psychologue.

« La vie est pleine de solitude, de misère, de souffrance, de tristesse mais elle finit quand même trop vite. »

-Annie Hall-

Annie Hall et Diane Keaton

Maintenant, nous pouvons répondre à la question : qui est Annie Hall ? Et bien, Annie Hall n’est autre que Diane Keaton. Allen n’a pas imaginé de personnages fictifs. Il n’a pas non plus cherché très loin au moment de dessiner ses protagonistes si particuliers. Bien au contraire : il s’est inspiré de sa propre personne et de celle qui a été sa compagne, Diane Keaton.

Le nom de naissance de Keaton était Hall. Dans sa famille, on la connaissait en tant qu’Annie. Mais, au-delà du nom, nous voyons d’autres similitudes entre le personnage et l’interprète : toutes deux ont travaillé en tant que chanteuses dans des nightclubs et  le film est considéré comme le reflet de la relation sentimentale d’Allen et Keaton, ainsi que de leur rupture postérieure. Cela nous invite à réfléchir aux relations contemporaines.

Annie Hall n’a pas fait que créer une tendance dans le domaine cinématographique : elle l’a aussi fait dans le monde de la mode. Keaton portait toujours des vêtements masculins, des habits larges, des vestes sans manche, des cravates, etc. Cela contrastait énormément avec les costumes typiques des femmes dans le monde du cinéma. Cette façon de s’habiller a créé une tendance, brisé des moules, établi une nouvelle mode et doté le personnage d’une grande personnalité. Quel a été le résultat ? Une comédie avec une identité bien marquée.

Annie Hall

 

Psychologie et rire

La psychologie et le rire peuvent-ils aller de pair ? On a beaucoup parlé du rire tout au long de l’histoire. Au début, on avait tendance à associer le comique à la culture populaire et le sérieux à une culture plus raffinée.

Dans l’Antiquité, le rire a été étudié par différents auteurs comme Démocrite, Aristophane ou Hippocrate. Des auteurs comme Cicéron ou Quintillion se sont intéressés à la rhétorique du rire; il existait des manuels de rhétorique qui faisaient référence aux blagues ou au genre de rire utilisés pour maintenir l’attention du public.

Le rire était provoqué par la maladresse. Il est donc normal qu’il soit fréquemment associé à la figure de l’idiot ou du fou. Au début, il n’existait pas de grande distinction entre les deux; celle-ci est apparue avec Cervantes et Don Quichotte, une oeuvre dans laquelle deux figures bien différenciées apparaissent : l’idiot, Sancho, et le fou, Don Quichotte.

 

À l’époque de l’humanisme, la figure de Laurent Joubert se détache. Avec son Traité du rire, il rapproche ce point de la psychologie. À partir de ce moment, nous retrouvons divers auteurs qui établissent des théories à ce sujet, comme Freud, Bergson ou Koestler.

Bergson a réuni une série d’articles dans une oeuvre intitulée Le rire. Dans cette dernière, il en arrive à la conclusion que le rire est causé par le choc entre deux plans. Koestler, de son côté, va un peu plus loin et dit que le rire se produit à cause d’une « bissociation », c’est-à-dire une double association.

Le rire dans Annie Hall

Certaines études ont approfondi le concept du rire d’un point de vue psychologique. Dans le cas d’Annie Hall, nous retrouvons une association entre problèmes psychologiques contemporains et hilarité. Des situations quotidiennes sont poussées à l’extrême, beaucoup de ressources narratives sont utilisées, la trame est brisée pour introduire des personnages connus du public, comme le philosophe Marshall McLuhan, et l’anagnorisis avec le personnage d’Alvy Singer a lieu.

Alvy Singer est un comique qui connaît une infinité de problèmes psychologiques. Il consulte un spécialiste, remet tout en question et analyse trop les choses. L’anagnorisis consiste à doter un personnage d’éléments qui produisent la reconnaissance. Dans le cas d’Alvy Singer, nous avons l’impression de psychanalyser Woody Allen et également de nous psychanalyser personnellement.

Rire de nous-mêmes, de nos phobies, des problèmes d’un monde dans lequel nous ne manquons de rien mais nous sentons totalement malheureux : voici ce qu’Allen nous pousse à faire. Il réalise un exercice cinématographique et humoristique exceptionnel, en nous offrant l’un des meilleurs scénarios de l’histoire du cinéma. Un scénario où psychologie et rire ne font plus qu’un.

« Quand j’étais élève, on m’a renvoyée de l’école pour avoir copié lors de l’examen de métaphysique. J’avais regardé l’âme de mon camarade de pupitre. »

-Annie Hall-

 

Qu’est-ce que le bonheur ?

Alvy Singer a passé toute sa vie à chercher le bonheur, mais rien ne lui a permis de le trouver. Pas même son amour pour Annie Hall. Il ne fera que lui chercher des imperfections. Alvy Singer est le Pygmalion de son ère, qui essaye de modeler Annie pour qu’elle soit parfaite.

Actuellement, nous associons le bonheur à la possession (ce peut être avoir une relation de couple, un statut social ou des bien matériels). Dans Annie Hall, nous voyons que ces relations ne sont pas toujours parfaites : elles peuvent être irrationnelles et nous conduire à la folie.

Dans son infatigable lutte pour comprendre ce qu’est le bonheur et comment l’atteindre, Alvy demande à un couple apparemment heureux de lui livrer la clé de son bonheur. Ce couple se compose de deux personnes qui, effectivement, sont totalement heureuses. Cependant, elles ne se posent aucune question, ne pensent pas et sont complètement vides et superficielles. Allen nous donne donc l’une de ses clés pour le bonheur : ne pas trop réfléchir et vivre dans l’ignorance.

Dans un monde aussi frénétique que le nôtre, il n’y a pas de place pour la pensée. Alvy représente le citadin névrosé qui a une vision totalement pessimiste et qui parodie notre contemporanéité. Annie Hall nous invite à l’analyse, mais aussi au rire. Si nous continuons à prendre le monde trop au sérieux, nous pourrions devenir le prochain Alvy Singer.

« Une relation, c’est comme un requin : il lui faut toujours aller de l’avant, sinon c’est la mort assurée. Et je crois que ce qu’on a entre les mains, c’est un requin mort. »

-Annie Hall-