Le voyage du héros et les archétypes de la migration

· 25 janvier 2018

Créateur de psychologie analytique, le psychiatre suisse Carl Jung a proposé que les narrations mythiques des voyages initiatiques, comme celles de Marco Polo, Ulysse ou Hercule, puissent être comprises comme des expressions symboliques d’un processus de transformation psychique que tout le monde est condamné se dérouler tout au long de la vie. Jung a appelé ce processus le voyage du héros ou le processus d’individuation.

Le voyage du héros ou de l’héroïne commence généralement comme un appel ou un besoin de quitter le monde ordinaire et connu, comme une exigence de dévoiler des aspects et des potentiels non vécus.

Dans les mythes, les héros apparaissent généralement dans les périodes de précarité, d’effondrement des formes sociales, de crises religieuses ou politiques. Ainsi, dans notre vie personnelle, nous pouvons être amenés à faire un voyage de transformation dans des circonstances oppressantes ou lorsque nous nous sentons stagner et anxieux.

Le voyage du héros se réfère à un voyage symbolique, il est donc possible (mais pas nécessaire) de le faire sans bouger physiquement. Ainsi, de l’appel du héros peut émerger une offre d’emploi, une bourse d’étude ou plus globalement une opportunité d’amélioration pécuniaire, éducative ou sociale à l’étranger.

La chasse au trésor

Dans la mythologie, le but du chemin du héros est représenté comme la recherche d’un trésor, d’une terre promise, de la pierre philosophale, du Saint Graal, du mariage du prince ou de la princesse. Chaque personne donne une image à l’objet de sa recherche, mais c’est habituellement le voyage qui surprend le voyageur avec des trésors qu’il n’avait pas imaginés.

Parfois, avant de partir en voyage, il y a des coïncidences (avec des gens, des livres, des films). Des coïncidences qui nous aident peu à peu à choisir la destination de notre migration. Jung appelle ces coïncidences des synchronicités et je les considère comme une expression de la relation existante entre le monde physique et le monde psychique.

Le résultat du voyage du héros est généralement représenté comme une nouvelle naissance. Cela implique une forte dose de courage et d’humilité, pour soutenir et transcender les obstacles et les défis qui se présentent à nous. Le voyage du héros peut alors être compris comme un processus qui implique de mourir à certaines étapes pour renaître à d’autres, étapes qui peuvent être vues comme le transit à travers différents archétypes.

femme qui regarde un visage feminin

Archétypes ou étapes du voyage du héros

Les archétypes sont des images présentes dans les mythologies de tous les peuples liées à des situations prototypiques auxquelles s’est confronté l’humanité tout au long de son histoire. Ils sont compris par Jung comme une sorte de forces d’opération qui fonctionnent comme des sources créatives et comme un stimulant pour vivre un certain type d’expériences nécessaires au voyage de réalisation dont nous parlons.

Dans un voyage migratoire, nous pouvons identifier une transition à travers 4 archétypes :

Archétype de l’Innocent

cette étape se référerait à l’environnement sûr et familier de notre lieu d’origine; un environnement trop étroit et trop suffocant, nous appelant à nous engager dans un voyage de transformation.

C’est aussi le stade d’attentes idéalisées sur nous-mêmes ou sur notre destination. Nous pouvons supposer, par exemple, que nous comptions sur un langage d’un niveau supérieur à celui que, finalement nous réalisons utiliser. Peut-être fantasmons-nous que quelqu’un ou quelque chose pourvoira à nos besoins, que des emplois vont nous tomber du ciel.

La période des fausses illusions se comportent comme une fiction fonctionnelle. Mais si nous avions conscience des situations réelles qui nous attendent, nous aurions peut-être plus de mal à nous motiver à  entreprendre le voyage. Cette étape peut s’apparenter à un coup de foudre envers le lieu de notre migration.

Confronté aux conditions concrètes du lieu de destination, le voile qui nous empêchait de percevoir le côté obscur de tout ce qui nous semblait merveilleux commence à tomber. Alors émerge l’archétype de l’Orphelin et une grande partie de ce que nous avions imaginé s’évanouit.

fillette qui joue en imaginant le periple du heros

Archétype de l’orphelin

Il est fréquent qu’à un certain moment du processus migratoire, nous soyons obligés de mener des activités que nous n’aurions jamais imaginées, de vivre avec des gens et des coutumes qui nous surprennent et nous interrogent. Survient ensuite une sorte de chute, de descente, que les Grecs appelaient katabasis.

Pour un étranger, le modèle culturel du nouveau groupe peut être vécu comme un «labyrinthe» où le sens de l’orientation disparaît. On peut surmonter des croyances fermement enracinées, en commençant à remettre en question de nombreux aspects que nous considérions comme «naturels».

C’est l’étape du désir et d’un sentiment qui fait allusion au manque de valeur. A ce stade, il y a habituellement une mémoire idéalisée de notre lieu d’origine et une grande tentation de renoncer à continuer notre voyage.

Un élément marquant est que, nous trouvant dans un pays étranger (physique ou symbolique), le regard des autres envers nous-mêmes s’en trouve modifié. Notre identité en devient plus flexible, ce qui nous permet d’explorer de nouvelles perspectives et de nous nourrir de ces nouveaux regards.

Nous pouvons vivre cette étape avec une forte dose d’incertitude, presque comme si nous devions faire un saut dans le vide. Parfois, il y a des moments de grande confusion où nous nous sentons perdus, mais c’est précisément ce genre de chaos primordial qui est le contexte propice à l’émergence de nouvelles attitudes et de nouveaux principes.

L’archétype du guerrier

Après avoir « transité » par ces sentiments d’impuissance et d’orphelins, l’archétype du Guerrier émerge de la nuit sombre de l’âme.

C’est ce qui nous donne l’énergie pour surmonter les obstacles, pour nous relever des chutes. Il nous encourage à développer les ressources que le nouveau contexte exige, il nous permet de retrouver l’espoir et la force de continuer le voyage.

Petit à petit et grâce à notre persévérance, à notre patience, aux alliés et aux adversaires que nous trouvons en chemin, nous quittons le labyrinthe et l’espace d’accueil devient un foyer dans lequel nous pouvons déployer les nouvelles compétences acquises.

femme a la montagne

Archétype du magicien

Enfin surgit l’archétype du Magicien, sous son influence nous avons la capacité de donner un sens au voyage parcouru. Cela nous donne la sagesse de remercier les bons et les mauvais moments que nous avons vécus, car c’est à partir de ceux-ci que nous avons trouvé le trésor. Un trésor qui se traduit par une meilleure compréhension de nous-mêmes et de l’humanité, dans une plus grande connaissance de notre complexité, de nos faiblesses et de nos potentiels.

Le chemin nous a également permis de détendre notre identité et de mieux coexister avec l’incertitude et les vicissitudes de la vie.

La patrie symbolique : fin du voyage du héros

Après ce processus de transformation, parfois, en revenant à notre lieu d’origine, nous nous sentons étranges, comme si tout avait été «figé dans le temps» … alors que nous ne sommes plus les mêmes. Ce sentiment d’éloignement est aussi un moteur et une motivation pour continuer à chercher notre patrie psychique; patrie symbolique qui n’est autre que la réalisation continue et jamais limitée de nous-mêmes et de notre potentiel.

Le statut de migrant, d’étranger, peut alors être vu comme une intensification du sentiment inhérent à l’être humain, de nostalgie jamais comblée, de nous retrouver dans un lieu de plénitude et de bien-être. Sentiment qui nous motive à nous approfondir et à nous redécouvrir constamment.

Grandes ont été les productions qui nous ont légué des artistes et des philosophes dont le moteur créatif a précisément été cette sensation d’étrangeté. Pour nous, le processus migratoire est l’occasion d’être plus conscient de la nécessité de mener à bien notre travail principal, qui est de nous pourvoir une vie digne, profonde et enrichissante. Cette recherche, malheureusement et par chance, n’a jamais de fin, et il n’y a pas de place sur terre qui puisse la satisfaire complètement.