Quand le changement vient de l’irrationnel : la communitas

· 19 juillet 2018

Tous ceux qui ont participé à un pèlerinage savent que c’est quelque chose de spécial, mais ils ne savent peut-être pas ce que sont les communitas. Marcher avec des étrangers et partager un but avec eux nous amène à créer des liens spéciaux. Un destin, un chemin commun et une affinité inattendue créent de la magie.

Ce phénomène a été étudié par l’anthropologue Victor Turner, qui considérait les pèlerinages comme des rituels divisés en différentes phases. Pour lui, les pèlerinages consistent à quitter la société et à revenir, mais à son retour, rien n’est plus pareil. Pour Turner, la chose la plus importante était la communauté qui s’est formée, ces relations spéciales qu’il appelait communitas.

Les différentes phases des rituels

Les rituels se composent de trois phases distinctes, reliées entre elles. Ces phases sont la séparation, la liminarité et la réincorporation. Dans la première phase, celle de la séparation, les gens sont séparés de la communauté sociale. Ils quittent la vie quotidienne, tant physiquement que symboliquement. Dans les pèlerinages, cette phase est celle où les valises sont préparées, où l’on fait les adieux appropriés et où l’on cherche des informations sur l’expérience qui commence, etc.

la communitas

La deuxième phase, celle de la liminarité, est celle de la réalisation du voyage, du pèlerinage. Dans cette phase, les gens s’éloignent des notions normales de temps et d’espace. Le temps passe d’une manière différente, ils arrêtent de regarder l’horloge constamment, ils marchent plus lentement en appréciant le paysage et le moment devient plus important que l’avenir. Pendant cette phase, une raison commune est également partagée avec les autres pèlerins : terminer le pèlerinage ou atteindre le point suivant du voyage. Cela conduit à la création d’une identité commune.

La dernière phase correspond à la réintégration. C’est la fin du pèlerinage. Il est temps de rentrer à la maison, de reprendre la routine habituelle. La route est terminée. Cependant, rien n’est plus pareil. Les pèlerins ont tendance à revenir plus détendus et ont un nouveau statut social. Les activités routinières et ennuyeuses sont différentes. Les petites choses deviennent plus importantes et les relations avec les autres sont plus agréables. Mais que s’est-il passé ?

La communitas

Des trois phases des rituels, la deuxième, la liminarité, est la plus importante. Pendant cette phase, il se passe quelque chose qui nous amène à changer, quelque chose qui change notre façon de voir et de comprendre le monde, c’est-à-dire la communitas. Pendant la phase de liminarité, les conditions sociales préalables n’existent pas. Les règles et les limites que nous avons dans notre vie quotidienne disparaissent, nous jouissons d’une liberté étendue. Notre statut social cesse d’avoir de l’importance, peu importe notre profession, nos études ou notre confession religieuse. Tous les pèlerins sont au même niveau, ils sont les mêmes.

« La marche est une façon de se moquer de la modernité, un raccourci au rythme effréné de notre vie et une façon d’aiguiser nos sens. »

-David Le Breton-

Cet état anarchique est propice à l’émergence de communitas. La communitas, selon Turner, est un esprit communautaire. C’est un sentiment d’égalité sociale, de solidarité et d’unité. En bref, il s’agit d’un lien humain composé de liens égalitaires non rationnels. Les autres pèlerins deviennent nos égaux sans raison. Bien que dans d’autres situations, ils ne deviendraient jamais nos amis, ils deviennent plus que des amis. Peu importe ce que nous partageons ou non loin de ce moment. Ce moment précieux, le maintenant.

La communitas est très intense. Il rend nos sens plus sensibles et notre intuition plus active. Les émotions sont à la surface et la rationalité perd son sens. Cependant, cet état est temporaire et ne dure généralement pas longtemps.

En outre, les communitas peuvent servir à détruire l’ordre. Cet état où les normes sociales habituelles ne fonctionnent pas peut nous conduire à un état chaotique où règne la destruction. Au contraire, la communitas peut aussi nous conduire à la création. Cet état peut fonctionner comme une aide pour générer de nouvelles normes et valeurs, ainsi que pour nous aider à sauver les valeurs perdues.

la communitas

Les types de communautés

Turner distingue trois types de communitas : les communitas existentielles ou spontanées, les communitas normatives et les communitas idéologiques.

Les communitas spontanées apparaissent lorsqu’il y a un événement contre-culturel. Quand vous participez à un événement dont les règles vont à l’encontre de la culture d’aujourd’hui. Les communautés normatives se produisent lorsqu’il y a besoin d’un contrôle social. Ce type de communitas vient de communitas spontanées et les pèlerinages appartiennent à ce type. Enfin, la communitas idéologique est celle que l’on retrouve dans les sociétés utopiques. Les gens partagent des idéaux, une utopie.

Alors que les communitas spontanées se produisent en dehors des normes sociales, en dehors de la structure sociale, la structure normative et idéologique se trouve à l’intérieur de la structure sociale. Pour cette raison, la communitas spontanée est la plus libre, la plus ouverte au changement.

Pour résumer, partir volontairement de son lieu de résidence, franchir de nouvelles terres et passer par des états émotionnels totalement nouveaux sont des comportements qui nous portent vers les communitas, qui elles-mêmes nous permettent de dépasser les divisions entre les personnes et de tendre vers l’unification sociale. Si vous avez déjà vécu cette expérience, vous savez désormais comment l’appeler. Si, au contraire, vous n’avez jamais expérimenté la communitas : qu’attendez-vous pour vous initier ?