Heureux-ses, on étreint. Malheureux-ses, on achète.

· 23 avril 2017

Le problème de la consommation, c’est qu’elle porte en elle une promesse mensongère : si vous achetez les objets que vous désirez, vous vous sentirez heureux-se. Cette promesse provient d’une idée qui a émergé lors de la Seconde Guerre Mondiale et qui s’est installée définitivement dans les fondements de notre société : le bonheur est étroitement lié à la capacité de consommation, c’est-à-dire à l’argent que vous avez de disponible pour acheter.

Si l’on suit cette idée, le bonheur est le résultat de l’achat. Si vous avez une télévision, vous serez plus heureux-se ; si vous portez des vêtements chers, vous vous sentirez plus précieux-se. Et si vous achetez la dernière voiture, vous serez quelqu’un de plus respectable. Le pire de tout, c’est que cela finit par être vrai, au moins en apparence. Et ce n’est pas parce que c’est vrai en soi, mais parce que celleux qui donnent de la validité à ces idées en font une vérité.

« J’étais ce type de personne qui passe sa vie à faire des choses qu’elle déteste pour obtenir de l’argent dont elle n’a pas besoin et acheter des choses qu’elle ne veut  pour impressionner des gens qu’elle déteste. »

-Émile Henry Gauvreay-

Autrement dit, si vous pensez qu’un costume vous donne plus de dignité, vous allez vous sentir moins digne lorsque vous porterez des vêtements simples. Si vous sentez que la télévision la plus récente augmente vos possibilités de vous réinventer, vous souffrirez tant que vous ne l’avez pas dans votre salon, et ainsi successivement.

Dans tous les cas, vous vous rendez compte que cette façon de penser est fausse quand cela fait un mois que vous avez acheté ce qui vous semblait si indispensable et que vous continuez à vous ennuyer, malheureux-se ou indigne. Et ce n’est là que début du cycle.

Les objets de consommation nous libèrent d’un grand problème, c’est vrai : celui de donner un sens à notre vie. Ils nous aident à porter le regard vers l’extérieur, plutôt que de nous explorer en nous-même. Il est plus facile de penser à la manière dont nous allons acheter une horloge, plutôt que de savoir si les actes que nous réalisons ont de la valeur et du sens dans le monde.

Les achats et l’exclusion

La société actuelle traite différemment, dans les faits, les personnes qui s’habillent avec des marques et qui ont une voiture de luxe. Il est fréquent que, sans parler avec cette personne et sans savoir d’où elle vient, on la traite avec des considérations particulières ou du moins avec de plus grands égards. Beaucoup supposent qu’il faut s’attirer la sympathie de celleux qui ont de l’argent et en même temps, l’argent est devenu une garantie de respect !

C’est la même chose en sens inverse. Qui a une apparence simple est plus facilement ignoré par les autres. On peut même lui empêcher l’accès à certains lieux ou il peut être l’objet de blagues ou de messes basses. Tout le monde veut être traité avec considération, et il est donc facile de tomber dans le piège qui consiste à penser pour y arriver, il est suffisant -et en même temps indispensable- de sortir faire des achats et changer de vêtements.

Le piège de ce mécanisme, c’est qu’il est complètement éphémère. Si vous enlevez vos vêtements, vous vous sentirez humilié à nouveau. Si vous les remettez, vous retrouvez votre valeur. Le respect pour soi-même se transforme en un déguisement et dépend complètement des autres. Quand vous acceptez de jouer avec ces règles, vous acceptez d’entrer dans une logique d’auto-mépris. Vous admettez que vous n’avez pas de valeur à vos propres yeux. C’est très dangereux.

Le bonheur et les câlins

L’un des aspects les plus inquiétants des achats compulsifs, c’est qu’ils suivent un schéma similaire à celui de n’importe quelle addiction. De plus, ils apportent un bien-être similaire à celui/celle qu’obtient n’importe quel-le addict lorsqu’iel consomme la substance dont iel est dépendant-e. Cette addiction apporte un niveau de bonheur de moins en moins élevé et qui demande de plus en plus d’achats pour être satisfait.

Les achats constants sont propres aux personnes qui se sentent malheureuses et qui ressentent un vide intérieur qui n’est jamais comblé. Les achats agissent comme des antidotes temporaires face à cette sensation d’être insignifiant-e.

Dans tous les cas, le bonheur ne se trouve pas là. Plusieurs études montrent que les situations qui apportent le véritable bonheur ont plus de rapport avec les expériences qu’avec les objets. Une expérience remue tout le monde intérieur et nous fait nous sentir vivant-e-s. Les achats, à l’inverse, même si ce sont aussi des expériences, nous apportent un enthousiasme superficiel et passager.

Vous ne vous souvenez quasiment jamais du moment où vous avez acheté quelque chose, alors qu’un baiser d’amour, une situation amusante, un jour où on vous a félicité pour un travail que vous avez fait restent gravés dans votre mémoire et dans votre cœur.

Ce qui vous apporte du bonheur, c’est le fait de vous sentir intimement lié au monde et aux autres personnes. Cela permet de participer à la communauté, d’être un membre actif du couple et de la famille, de partager ainsi du temps avec les ami-e-s, de s’intéresser au monde dans lequel on vit. En d’autres termes, le bonheur est la conséquence des étreintes du monde et de la vie.