Grease : revoir un classique

14 avril 2019
Nous tous vu (et revu !) Grease.

Nous avons beaucoup entendu parler, ces derniers mois, de chansons, de films ou de livres datant de dizaines d’années qui, aujourd’hui, ne seraient plus jugés corrects. Que faire dans ces cas ? Allons-nous cesser d’écouter ces chansons qui nous ont accompagnés toute notre vie ? Allons-nous boycotter notre film préféré ?

Peu de films pourraient éviter d’être catalogués comme machistes, homophobes ou racistes. Les éviter reviendraient à perdre une partie de notre histoire et de notre culture. Après avoir beaucoup réfléchi sur ce thème, j’ai décidé de revoir un film que j’adorais dans mon enfance : la comédie musicale Grease (R. Kleiser, 1978).

Grease à notre époque

Grease a créé une tendance. On a imité ses looks et l’on chante encore ses chansons. Il a même eu droit à une suite. Tous les grands succès commerciaux ont une suite, aussi mauvaise soit-elle. Peu de films peuvent se vanter d’une telle réussite et d’une bande-son aussi immortelle.

Après l’avoir revu, j’ai été surprise de voir que, malgré les années, je me souvenais encore de certains dialogues et des paroles des chansons. Et j’ai également été étonnée de voir que cette histoire d’amour ne me semblait plus aussi attrayante et convaincante. Le secret consiste peut-être à se replacer dans le contexte et l’endroit du moment pour l’apprécier à nouveau.

Le cinéma, comme les arts en général, obéit à certains canons qui ne sont pas du tout statiques. Grease a été un immense succès commercial et a laissé une empreinte ineffaçable. Aujourd’hui, si un tel film sortait sur les écrans, il n’aurait plus le même impact et serait vite sujet à une polémique.

J’ai décidé, à travers cet article, de lui donner une seconde chance. Le but est d’analyser Grease d’un point de vue actuel pour voir comment ont évolué les goûts, le cinéma et les canons.

Grease is the time, is the place, is the motion. Grease is the way we are feeling…

Le film Grease : le goût face à la qualité

Je n’avais pas vu le film depuis de nombreuses années. Même si je me souvenais pratiquement de tout, je ne me rappelais pas un film si pauvre. Les décors et les costumes ont cet air de nostalgie qui nous émerveille, Grease était déjà vintage à son époque. Mais si nous parlons de son argument principal, de ses personnages et, en général, de sa qualité, la vérité est qu’il laisse beaucoup à désirer.

L’histoire ne peut pas être plus simple : deux adolescents tombent amoureux en été. Tous deux savent qu’à la fin des vacances, leurs vies emprunteront des chemins différents. Cependant, Cupidon semble bien avoir fait son travail et les deux amoureux se retrouvent au lycée.

Les points faibles du film

Danny nous montre son côté le plus sombre, Sandy est déçue et il n’est pas nécessaire de détailler le reste. Selon moi, le pathétisme est flagrant dès le début et reste bien présent tout au long du film.

La majorité des acteurs avaient largement plus de vingt ans et la vraisemblance brille par son absence. Les filles portent du rose et les garçons, du noir. Est-ce une coïncidence ? Je ne crois pas. La fracture de genre est parfaitement définie; il suffit d’écouter la chanson Summer Nights pour se rendre compte des intentions : les filles sont romantiques, voire matérialistes, et les garçons ne pensent qu’au sexe.

Grease prétendait être un film innocent, il ne voulait offenser personne et s’ajustait aux modèles qui donnaient de bons résultats à son époque. Mais ce que l’on acceptait dans le passé peut aujourd’hui devenir blessant ou polémique. Grease ne déroge pas à la règle. Au moment de sa sortie, nous ne pouvions déjà pas parler de personnages profonds. Aujourd’hui, c’est encore moins le cas. Les modèles sont désormais dépassés, même si, il faut bien l’avouer, le divertissement fonctionne encore à merveille.

Une bande-son éternelle

L’un des points forts de Grease est, sans aucun doute, sa bande-son. Des chansons inoubliables qui, pendant des années, ont envahi les pistes de danse, que ce soit dans des discothèques ou dans les fêtes de village. Qui n’a jamais imité le Grease Lightnin’ de John Travolta ?

Je crois que Grease n’aurait pas connu un tel succès sans sa bande-son. Et, bien sûr, il faut ajouter à cela le travail de la distribution, la chimie des personnages et un John Travolta qui avait déjà démontré tous ses dons sur le piste dans Saturday Night Fever (1977). Une musique accrocheuse, dansante, un décor plein de couleurs, des vêtements rétro et une comédie romantique : le succès était assuré.

Grease a besoin de sa bande-son, il en a besoin pour combler les vides de son histoire. La musique transforme un film simple en un film captivant, capable d’engendrer des légions de fans. Mais que se passe-t-il si nous écoutons maintenant attentivement les paroles des chansons ? D’un point de vue actuel, pour en revenir à notre point de départ, ces paroles ne passeraient pas.

Exemples de chansons

Prenons un exemple : la chanson Beauty School Dropout. L’ange gardien de Frenchy lui donne une série de conseils pour qu’il poursuive ses études. Seules des professions qui, à l’époque, étaient associées aux femmes, sont mentionnées : le secrétariat, la coiffure… On retrouve aussi une référence à la rhinoplastie et aux tâches domestiques comme la couture ou le ménage.

La chanson Grease Lightnin’, au contraire, se focalise parfaitement sur le monde du moteur, des voitures et de la mécanique : en définitive, des « choses d’hommes ».

Nous pouvons peut-être sauver There are worse things I could do, mais nous en parlerons un peu plus tard. Si nous pensons par exemple à You’re the one that I want et à tout ce qu’implique la scène liée à cette chanson, nous ne pouvons que nous demander : qui, en étant sain d’esprit, changerait tout son être par amour ? Malgré cela, je vous propose d’essayer d’oublier un instant l’époque où nous vivons et de profiter de la musique sans trop nous arrêter sur les paroles.

Grease : un film qui sort du moule ?

Oui, malgré tout ce que je viens de dire, Grease a quelque chose de révolutionnaire. Il est extrêmement innocent, extrêmement light… Mais que penseriez-vous si je vous disais que nous avons eu des absurdités encore plus grandes dans les années 2000 ? Vous souvenez-vous d’High School Musical ou de Camp Rock ?

Ces films, déconseillés aux diabétiques, sont des produits Disney et nous ont été vendus à grands coups de publicité. Ils ont conquis les pré-adolescents. Nous y retrouvons bien entendu le couple d’amoureux, avec des jeunes gens qui se tiennent pudiquement la main… Pour voir un baiser, il faut même attendre la suite de la saga.

La marque Disney est bien visible, et nous savons que ses films sont destinés à un public infantile, mais c’est malgré tout un point impardonnable. Même Blanche-Neige a droit à un baiser du prince.

Les personnages

Dans Grease, le personnage de Sandy est le plus édulcoré. Le reste des personnages se déplace dans un cadre plus habituel : fêtes, sexe, alcool, doutes vis-à-vis du futur… Grease, par ailleurs, ose parler de contraception et de la grossesse chez les adolescentes.

Lorsque j’ai vu ce film dans mon enfance (ou pré-adolescence), Sandy me semblait amusante et gentille. Rizzo, au contraire, était l’antagoniste, la jeune fille insupportable qui ne faisait que gâcher le film. Or, en le voyant aujourd’hui, ma perception des personnages a changé de manière drastique. Rizzo m’a énormément surprise et j’ai découvert un personnage beaucoup plus intéressant que ce que je pouvais croire.

 

Rizzo fume et est la seule fille qui mène le groupe; or, ces actions, il n’y a pas très longtemps, étaient « réservées aux hommes ». C’est une jeune fille indépendante qui veut s’amuser comme les garçons et elle est donc punie par des moqueries et des étiquettesDans la chanson There are worse things I could do, Rizzo nous dévoile ses peurs, ses insécurités. Elle aussi pleure et souffre.

Même si elle fait les mêmes choses que les garçons, on la critique pour ses actes alors qu’on les considère eux-mêmes comme des héros. Les hommes la jugent, alors qu’ils agissent de la même façon. Rizzo brise un peu le moule du « féminin » et des idées à propos de ce que doit être une jeune fille. Malheureusement, la société de l’époque n’est pas encore prête à cela.

Un divertissement immortel

Grease a posé quelques questions très intéressantes et, malgré ses failles, l’ensemble a fonctionné et fonctionne toujours. Mais si nous voulons voir une comédie musicale réellement révolutionnaire dans les années 70, il faut regarder The Rocky Horror Picture Show.

Grease ne cherchait pas à briser les schémas, il voulait seulement nous faire passer un agréable moment. Et c’est un fait indéniable : après l’avoir revu, je dois dire que je l’ai énormément apprécié, je me suis amusée et certains moments sont très intéressants.

J’ai enfin trouvé un sens à la voiture volante de la scène finale. J’avais toujours pensé qu’il s’agissait d’une scène absurde, qui brisait la vraisemblance du film. Or, Grease ne veut pas être vraisemblable. C’est un rêve, un conte, et l’élément magique est là pour nous rappeler que ce que nous venons de voir n’est pas une histoire vraie.

La fin, avec We go together, est un cri de joie et d’envie de vivre absolument contagieuses. En définitive, nous pouvons continuer à passer de bons moments avec le cinéma du passé et, en même temps, voir de façon objective comment nos goûts et nos valeurs ont changé.

Grease is the word.