Entretien avec Marcelo Ceberio sur le pouvoir de la résilience

30 juin 2019
Le psychologue et écrivain Marcelo Ceberio enrichit nos connaissances sur la résilience dans cet intéressant entretien. Nous y apprenons comment cette dimension détermine en grande partie notre qualité de vie.

Marcelo Ceberio nous parle ici de la résilience. Il est l’auteur de livres tels que La buena comunicación, Los superhéroes también van a terapia o el conocido Cenicientas y patitos feos. Sa bibliographie est très complète, inspirante et basée sur les domaines de la communication, du psychodiagnostic et de la psychothérapie.

Il faut souligner ses études en thérapie systémique au Mental Research Institute de Palo Alto, Californie, où il est actuellement professeur et représentant pour l’Argentine, au Minuchin pour la famille et à l’école de thérapie familiale de l’Hôpital San Pau à Barcelone.

Il est également intéressant de noter que Marcelo Ceberio a travaillé dans la coordination de volontaires en « desmanicomialización » à Trieste (Italie), démontrant ainsi son approche révolutionnaire de la pratique clinique. C’est un professionnel de la psychologie avec qui c’est un plaisir de parler. Il nous apporte des aspects très importants pour travailler sur nous-mêmes. Et ainsi, réfléchir sur la société.

Entretien avec Marcelo Ceberio

Dans notre entretien avec Marcelo Ceberio, nous avons approfondi le concept de résilience. Ainsi, depuis que Viktor Frankl nous a si emblématiquement décrit la transcendance de cette valeur dans notre vie grâce à des livres tels que Retrouver le sens de la vie, nous en avons appris beaucoup plus sur ce concept. Etre résilient, c’est retrouver notre bien-être et renforcer notre estime de soi.

Marcelo Ceberio nous offre une vision beaucoup plus riche de la résilience en l’intégrant dans la perspective systémique. De cette façon, il nous fait comprendre que les ressources psychologiques dont chacun d’entre nous dispose pour faire face à l’adversité sont importantes. Mais aussi que notre environnement joue un rôle de médiateur.

C’est une approche très précieuse et intéressante qui nous aide à élargir si possible, tout ce que nous savions jusqu’à présent sur la résilience. Maintenant, nous pouvons la voir comme une conjonction synergique où les aspects biologiques et même notre intelligence émotionnelle se rejoignent. Le psychologue Marcelo Ceberio nous l’explique ensuite.

fleur jaune dans une main

Qu’est-ce que la résilience ?

Nous pouvons définir simplement la résilience comme la capacité des êtres humains à survivre à des situations adverses. Dans les situations qui nous rendent vulnérables, une personne résiliente est capable de mettre ses ressources à contribution pour les affronter, s’y adapter et les surmonter.

Que pouvez-vous nous dire sur la résilience d’un point de vue systémique ?

Bien que la résilience soit une somme de ressources personnelles, c’est un concept absolument relationnel, puisqu’elle est mise en jeu dans l’interaction avec les autres et dans un contexte de vulnérabilité, ce qui exige d’avoir confiance en soi pour être capable de l’affronter.

Par rapport à la capacité de résilience, quels sont les plus déterminantes : les ressources personnelles ou les ressources provenant de l’environnement ?

Les ressources personnelles sont ces outils qui viennent de la fabrique. Ceux que nous apportons avec nous et qui se développent dans l’interaction avec les autres. Mais aussi avec les difficultés à affronter. Cependant, bien sûr, l’environnement (le contexte) est extrêmement important, motivant et stimulant pour améliorer les ressources personnelles résilientes.

Je pourrais affirmer que les deux sont pertinentes parce qu’elles s’influencent pour se renforcer ou s’obturer. Je suis moi parce que vous êtes vous, c’est-à-dire, notre identité est élaborée dans l’interaction. Nous sommes l’interaction, et le contexte, les actions, la situation, les ressources personnelles, la biologie, les sens attribués… tout cela participe à la résilience.

Comment l’affection est-elle liée à la résilience ?

L’affection est fondamentale, bien sûr, non seulement pour la personne résiliente, car elle est vitale pour la vie elle-même. Je dis toujours que dans la nature il y a quatre éléments connus : l’air, le feu, la terre et l’eau, mais sur le territoire humain on en ajoute un cinquième : l’amour. L’amour, dans le cas du résilient, est une force motrice pour des actions qui inversent la catastrophe. Nous sommes des êtres relationnels, nous avons besoin des autres pour notre survie.

Cette relationnalité est démontrée dans les résultats de l’étude d’Harvard sur le développement des adultes (Harvard Study of Adult Development). Il s’agit d’un projet de recherche qui, depuis 1938, a suivi et examiné de près la vie de plus de 700 hommes et femmes. Et, dans certains cas, de leurs partenaires.

Cette recherche, qui est la plus longue étude longitudinale de l’histoire de la recherche, montre (dans la bouche de ses deux derniers directeurs – Vaillant et Waldinger -) que l’importance de vivre réside dans les relations affectives. En d’autres termes, il est nécessaire de maintenir des liens étroits. Il a été prouvé que les personnes les plus heureuses et mentalement saines sont celles qui renforcent les liens avec leurs familles et leurs amis.

Waldinger souligne également l’importance d’avoir des relations de qualité. En évitant celles qui sont conflictuelles et en misant sur des relations saines. Ce n’est pas celui qui a le plus d’amis qui est le plus heureux. C’est celui qui accorde le plus d’importance à la qualité des relations qu’il établit avec eux. Ce n’est pas la quantité mais la qualité.

Et enfin, la capacité de se mettre à la place de l’autre, d’avoir de l’empathie, de le comprendre. C’est une façon de réduire les conflits et de vivre une vie moins tortueuse. Ces composants nous permettent de mieux appréhender les situations. D’en extraire les traumatismes et de les échanger contre la noblesse que chaque situation possède. Cependant, je dois admettre qu’il y a des situations où il est parfois difficile de voir le verre à moitié plein. Comme la mort d’un enfant, un viol ou des catastrophes dévastatrices, un génocide, entre autres.

Pensez-vous qu’une personne qui n’a pas établi un attachement sûr peut être résiliente ? Si oui, comment ?

L’attachement, créé comme concept par J.Bowlby dans les années 1940, suppose que les êtres humains doivent survivre au moins au contact d’une personne primaire dans laquelle nous avons non seulement de la nourriture (puisque l’être humain est une espèce qui ne peut se suffire à elle-seule), mais aussi un sentiment de protection et une affection sûre.

L’attachement ne fait pas seulement partie du monde des émotions. C’est aussi un concept clairement interactif. Et en tant que tel, l’attachement sûr nous marque et nous renforce pour la vie. En réalité, les personnes qui ne sont pas sûres d’elles, qui ont des problèmes relationnels ou, dans bien des cas, qui prennent des mesures marginales, n’ont pas eu dans les premières années de leur vie ce soutien de l’amour qui est une source de sécurité et d’estime de soi.

Il est vrai que ce style interactif, biologique et émotionnel, ne se réduit pas seulement aux premières années. Or, il peut être appris et systématisé pour la vie. B. Cirulnyk, l’un des auteurs qui a le plus travaillé sur la résilience, parle des tuteurs en résilience. Ce sont des soutiens, des guides, des motivateurs efficaces qui nous aident à surmonter les situations difficiles.

Une distinction importante avec les figures d’attachement c’est qu’elles ne sont pas seulement des personnes (pères, mères, maris épouses, parrains, tantes, amis, etc.), mais peuvent être des films, phrases, histoires, livres, chansons, qui stimulent et génèrent chez les gens un stimulus d’amélioration.

Si la personne a eu un attachement sûr, elle peut avoir renforcé sa capacité de s’améliorer ; c’est-à-dire qu’elle s’est nourrie de ressources authentiques. C’est le véritable résultat de l’attachement : renforcer le protégé pour qu’il puisse être autonome face aux difficultés de la vie, mais aussi avoir la capacité d’être secouru par les personnes de son monde adulte pour qu’elles puissent l’aider ou le soutenir dans le dépassement de situations conflictuelles. En même temps, il peut avoir la force de s’offrir en tant que figure d’attachement ou tuteur de résilience.

Comment l’estime de soi influence-t-elle la capacité d’être résilient ?

L’estime de soi et la résilience sont des concepts qui vont de pair. Une personne dont l’évaluation personnelle est équilibrée est renforcée et dispose de ressources suffisantes pour faire face aux situations problématiques. Mais elle sait aussi demander de l’aide et s’entourer de personnes positives qui agissent comme guides.

Ces capacités, dont nous ignorons souvent l’existence, dépendent d’une certaine manière de notre évaluation personnelle. Je définis l’estime de soi comme la conscience de soi qui consiste à reconnaître à la fois mes ressources et mes faiblesses. Puisque le fait de me reconnaître vulnérable me rend aussi plus fort.

reflet d'une femme dans le miroir

Que peut-on faire pour gérer les sentiments de dévalorisation et d’insécurité ?

La dévalorisation et l’insécurité sont des cousines sœurs. Une personne dévalorisée est peu sûre d’elle. Sa propre insécurité la conduit à se dévaloriser et elle se perd dans un circuit sans fin.

Les vilains petits canards et les Cendrillons, pour tenter de surmonter les sentiments d’insécurité et de dévalorisation, doivent cesser de faire des choses pour qu’on les aime et les valorise. Ceci étant parce que l’estime de soi est un processus qui va de l’intérieur vers l’extérieur et non l’inverse.

Les personnes dévalorisées cherchent la ressource de faire des choses pour les autres dans l’attente secrète d’obtenir une reconnaissance. Elles ne réalisent pas qu’elles retardent leur propre désir en privilégiant le désir de l’autre, le tout au prix d’obtenir un câlin, un « je t’aime » ou un « tu es fantastique ! »

Elles deviennent des surhommes, des femmes merveilles, des ambulanciers, des pompiers, des étudiants parfaits, ou encore des victimes. Ceci afin de recevoir dans les interactions une dose d’estime de soi. Mais cela ne fonctionne pas. Quelqu’un dont l’estime de soi est blessée est comme un sac plein de trous qui restera toujours vide. Même si on essaie de le remplir. Bien que tout le monde n’aime pas être loué et qu’on nous dise à quel point nous sommes bons, intelligents et mignons, il est presque pathologique de dépendre de cela…

Faire une introspection et lister mes qualités et mes défauts et comprendre que c’est moi avec mes forces et mes faiblesses, est la formule qui nous affirme et nous valorise. Se mettre à la première place, donner authentiquement sans attendre de réciprocité, faire des choses qui nous apportent du plaisir, demander, se réunir avec des gens affectueusement solides qui nous enrichissent, sont les actions d’un monde émotionnel qui nous fortifie et nous encourage au bonheur.

Certaines personnes ont des vies remplies de situations stressantes, traumatisantes et douloureuses, mais qui sont résilientes. Pourquoi ?

Il est difficile d’identifier une seule raison pour cette catégorie de personnes. Et c’est toujours une inconnue. Les êtres humains qui ont survécu aux guerres, aux camps de concentration, aux abus intrafamiliaux, aux famines, à la pauvreté et à toute autre situation qui les rend vulnérables, possèdent cette capacité naturelle de survie. Et, néanmoins, d’autres avec un quart de ces difficultés succombent et sont avalés par le contexte.

La résilience est une conjonction synergique de plusieurs éléments :

  • des capacités biologiques (des neurotransmetteurs tels que la sérotonine, la dopamine, les endorphines, un hippocampe qui, en tant que centre d’apprentissage, contient des informations disponibles ad hoc, un bon développement des neurones miroirs qui favorisent l’empathie)
  • l’intelligence émotionnelle (comme le souligne Goleman sur les cinq composantes de l’intelligence émotionnelle : conscience de soi, autorégulation, motivation, empathie et aptitudes sociales)
  • des éléments créatifs (hémisphère droit) pour voir le côté positif des situation
  • la créativité pour inventer des sorties aux catastrophes
  • la capacité d’empathie pour générer des liens sains et nutritifs dans les relations

Une personne résiliente a une attitude cognitive qui se structure en séquences et en cascade de pensées positives. Ces dernières annulent les pensées négatives si traumatisantes et virulentes pour nos émotions.

Dans le processus évolutif également, il y a des adultes résilients qui ont généré un paramètre d’identification qui a provoqué un avenir résilient. Les parents qui ont des vies difficiles et qui surmontent des situations douloureuses ont généré chez leurs enfants, avec de telles attitudes résilientes, le stimulus et la motivation eu eux pour les nourrir de ressources pour faire face aux situations. En plus des messages et des enseignements explicites. Pour moi, ce sont les propriétés que j’ai observées chez les personnes résilientes.

Par conséquent, existe-t-il un type de personnalité résiliente ?

Bonne question ! Je pense qu’il existe une personnalité résiliente, ou du moins une tendance à la résilience, dans le cadre de laquelle certaines personnes ont spontanément cette capacité de survivre, ou de s’adapter et de survivre, comme je l’ai décrit dans la question précédente.

Néanmoins, la résilience peut être stimulée et créée. Dans l’espace de la psychothérapie, nous créons des résilients. C’est-à-dire que nous renforçons les ressources de certaines personnes afin qu’elles puissent façonner leur capacité à faire face aux situations. Cela signifie que, chez certaines personnes, les ressources nécessaires pour résoudre et surmonter naturellement les catastrophes surgissent. Mais chez d’autres, il est nécessaire de fomenter, de motiver ou de créer de tels outils de survie face à l’adversité.