Les consultations médicales sont pleines de gens sensibles, pas de fous/folles

3 mai 2017 dans Psychologie 245 Partagés

Quand le monde est trop contradictoire et dur à supporter, les troubles psychologiques apparaissent chez certaines personnes comme un mécanisme de défense pour l’affronter. La dichotomie normalité – anormalité devient difficile à comprendre quand parfois l’entourage est trop fragile. Pourtant les symptômes des personnes avec des troubles psychologiques sont simplement l’évidence de quelque chose qui résiste, qui lutte contre ce que l’on ne comprend pas. De façon parfois erronée.

Nous qui travaillons cette merveilleuse discipline scientifique appelée psychologie, nous nous rendons compte que les consultations sont pleines de gens sensibles, pas de fous/follesElles ne sont pas pleines de malades mentaux. Elles sont pleines de personnes avec une sensibilité spéciale. Et, si elles ne sont pas prises en charge correctement, elles porteront l’étiquette de malades, alors qu’elles sont avant tout des personnes courageuses essayant de résister.

« De tous les diagnostics, la normalité est le plus grave, parce qu’il est sans espoir »

– Jacques Lacan –

Cataloguer comme folie, ou maladie mentale, la sensibilité à la souffrance

Le nouveau DSM-V , où sont rassemblés tous les troubles psychopathologiques, ajoute beaucoup plus de classifications et de diagnostics que ce que nous, nous souhaiterions, en tant que psychologues. Parfois on considère la souffrance comme quelque chose de mauvais. On ne prend pas en compte le fait que cette souffrance nous indique ce que la personne doit changer dans sa vie, soit dans la forme, soit dans la fonction.

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Mettre une étiquette sur toutes les modalités de souffrance, rapproche un instrument qui prétend être scientifique à l’effrayant « effet Barnum« .  C’est le même effet avec les horoscopes : n’importe quelle description peut servir pour celui/celle qui la lit car elle est assez générale. Dans ce cas, même si ce nouveau DSM-V veut être le plus spécifique possible, il englobe trop de diagnostics, à tel point que n’importe lequel/laquelle d’entre nous pourrait être concerné-e par un ou plusieurs.

La souffrance psychologique ne se trouve pas dans une partie spécifique du cerveau. Elle est liée à une situation, et subjective en même temps, avec des effets sur le cerveau. Mais pas l’inverse. Si c’était ainsi nous parlerions d’un trouble psychologique dû à une cause organique, quelque chose qui doit être traité de façon différente.

La psychologie cherche les clés pour modifier la forme avec laquelle on affronte une situation qui produit de la douleur chez une personne ou pour la minimiser dans la mesure du possible; ce qui aura ses effets sur le cerveau grâce à la merveilleuse plasticité de celui-ci.

La psychologie est une science, mais ne doit pas être une science médicale, mais une science exacte, sanitaire avec une entité propre et différente à celle de la médecine ou de la psychiatrie, même si on peut travailler de façon conjointe. Pour cela, elle doit retourner vers ses racines et explorer ce que les nouveaux mouvements font déjà : arrêter de parler de catégories, pour parler de personnes dans un contexte complexe. Tout cela avec sensibilité et rigueur, deux notions qui ne sont pas incompatibles.

Le risque de traiter de « folie » ce qui n’est qu’une défense contre celle-ci

Nous, les profesionnel-le-s de la psychologie, nous avons une grande responsabilité en ce qui concerne nos patient-e-s. Beaucoup d’entre elleux viennent chercher un traitement sérieux, mais iels viennent aussi chercher un peu d’humanité et de sensibilité. Nous ne sommes pas étranger-ère-s au monde dans lequel iels vivent, nous en faisons partie nous aussi.

C’est pourquoi leurs symptômes ne nous disent pas seulement ce qui leur arrive. Ils nous montrent ce contre quoi ils résistent, quelle partie du monde, quelle partie de leur histoire et de leur relation avec le monde n’a pas été intégrée. Cela ne nous parle pas seulement de leur sensibilité, mais aussi du fait que le monde dans lequel nous vivons en soit tellement dépourvu.

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La schizophrénie, le trouble de la personnalité borderline, la dépression, le trouble pour dépendance ou le trouble bipolaire peuvent avoir différentes causes ou symptômes, comme cela a été montré dans différents manuels ou études. Ce qui n’a pas encore été montré avec la même clarté, en revanche, c’est la variabilité des patient-e-s qui exige de nous un engagement pour rechercher ce qui les plonge dans ce trouble et quels sont les recours sur lesquels on peut compter pour les affronter.

Même dans les troubles comme la schizophrénie ou le trouble bipolaire avec un corrélat biologique indéniable, la psychologie doit agir comme une loupe, un microscope et un téléscope à la fois : savoir élargir, analyser en détail ou avec recul ce qui est arrivé dans la vie de cette personne pour que ce soient ces symptômes, avec cette intensité et non pas d’autres.

Ce qui pour une personne peut être une ambiance stable et tranquille, pour une autre peut être limitante et culpabilisante. Même en ayant les mêmes corrélats biologiques, deux personnes peuvent être totalement différentes en fonction de ce qu’elles ont vécu et de l’interprétation de ce vécu.

C’est pour cela qu’il faut étudier la sensibilité, la réactivité à un monde hostile et l’isolement émotionnel dans tous les cas. Ils sont des bouillons de culture propices aux troubles psychopathologiques. Il faut les traiter avec rigueur scientifique, mais aussi avec conscience sociale.

Éviter les étiquettes destructives

Une personne peut avoir vécu des maltraitances, des abus, une maladie et tout type de situations difficiles et malgré tout être debout, en face de vous. Comme personne ou comme professionnel-le. Elle est courageuse et elle mérite d’être traité comme telle. Ses symptômes sont en train de briser sa sensibilité et son lien avec le monde, en l’éloignant chaque fois un peu plus de ses objectifs et de ses rêves.

Ne soyons pas complices de l’indifférence et de la froideur avec lesquelles le monde les considère. Que leur sensibilité soit là pour les protéger et non les briser. Leur fragilité peut être la nôtre demain. En la soignant, nous le faisons aussi pour ce monde de « fous/folles » dont nous souffrons tou-te-s d’une façon ou d’une autre.

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