Nous circulons tous par la courbe de l’oubli, mais… savez-vous ce que c’est ?

· 5 septembre 2017

Ebbinghaus (1985) fut le premier à étudier de façon systématique la tendance que nous avons à oublier au fur et à mesure que le temps passe. Nous sommes tou-te-s conscient–s de ce phénomène, de manière intuitive, et c’est pour cela que nous révisons cette information que nous voulons garder en mémoire, en évitant ainsi de la voir s’effacer avec le temps. Par conséquent, nous glissons tou-te-s par la courbe de l’oubli, même si nous ne savons pas l’expliquer de cette façon.

Le plus curieux est que, pour étudier ce phénomène, qui nous arrive à tous dans une mesure plus ou moins grande mais sous la même forme, Ebbinghaus fut son propre sujet expérimental. De cette façon, il finit par définir ce que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de courbe de l’oubli.

Comme nous le disions, Ebbinghaus fut le premier psychologue à étudier scientifiquement la mémoire ou, du moins, fut le premier à essayer de le faire. Il étudia à l’Université de Bonn, où il obtint son doctorat en 1873. Par ailleurs, il eut une idée très claire tout au long de sa carrière en tant que chercheur de la mémoire : les méthodes d’analyse quantitatives étaient applicables aux processus mentaux supérieurs.

En d’autres termes, Ebbinghaus pensait que, dans le domaine de la psychologie, on pouvait mesurer, bien mesurer. Pour cela, il n’hésita pas à prendre comme variable de référence une chose que nous mesurons tous : le temps. Dans son cas, le temps d’oubli.

Il réalisa un grand nombre d’expériences très fiables pour les instruments de contrôle expérimental qui étaient utilisés à l’époque. À travers ces expériences, il essaya de décrire le fonctionnement de notre mémoire sur la base d’une série de lois.

Par exemple, il réalisa un test dans le but d’explorer la mémoire ; ce test, connu sous le nom de « test de trous de mémoire », est basé sur la répétition de phrases dans lesquelles on avait volontairement omis certains mots. Avec ce travail, il espérait non seulement travailler sur la compréhension de la nature de l’apprentissage et de l’oubli mais aussi lui donner une valeur pratique dans le domaine éducatif.


« Ebbinghaus fut le premier psychologue à étudier la mémoire de façon scientifique. »


Beaucoup des critiques qu’ont reçues les conclusions de ses recherches se basent sur le fait que son intérêt était plutôt d’acquérir des habitudes de répétition verbale au lieu d’étudier la mémoire lorsqu’elle opère dans des situations de la vie quotidienne. En d’autres termes, ses résultats sont très bien pour des conditions contrôlées de laboratoire mais, dans la vie réelle, notre mémoire est soumise à des conditions qui peuvent difficilement être reproduites dans un laboratoire, telles que la motivation, la révision non-intentionnelle ou l’influence de l’impact émotionnel.

Ses plus grandes œuvres sont The Intelligence of School Children (1897), Memory (1913), Textbook of Experimental Psychology, vol. 1 (1902), vol. 2 (1908). Avant de parler de la courbe de l’oubli, il est nécessaire de connaître quelques aspects basiques à propos de la mémoire et de l’apprentissage, qui nous aideront à mieux comprendre l’importance de cette courbe.

Qu’est-ce que l’apprentissage ?

Définir formellement l’apprentissage n’est pas simple car il existe beaucoup de points de vue différents. Chacun d’eux met l’accent sur une facette distincte de ce processus complexe. Une définition de l’apprentissage pourrait simplement faire référence au comportement observable.

Par exemple, le fait que quelqu’un conduise bien une voiture indique que cette personne a appris à conduire. Une autre définition de l’apprentissage pourrait aussi renvoyer à un état de connaissance interne qui pourrait se démontrer en énonçant des exemples de réalisation d’une théorie.


« L’apprentissage est un changement dû à l’état mental d’un organisme, qui est une conséquence de l’expérience et influe de façon relativement permanente sur le potentiel de l’organisme pour le comportement adaptatif postérieur. »


Beaucoup de dictionnaires définissent ce type d’apprentissage comme « une connaissance acquise à travers l’étude ». Dans le langage quotidien, nous affirmons connaître l’alphabet grec, les noms des os de l’oreille interne ou les étoiles de la constellation de Cassiopée. Les deux perspectives (comportement observable et état interne) sont des points de vue importants et compatibles dans la théorie contemporaine de l’apprentissage.

Ainsi, l’apprentissage peut être défini de la façon suivante : « l’apprentissage est un changement dû à l’état mental d’un organisme, qui est une conséquence de l’expérience et influe de façon relativement permanente sur le potentiel de l’organisme pour le comportement adaptatif postérieur ».

Les études d’Ebbinghaus

Les lois de l’association eurent une influence directe sur l’étude de l’apprentissageIl n’y a pas de meilleur exemple que le travail de H. Ebbinghaus (1850-1909). Selon lui, le développement d’une association entre deux événements mentaux pourrait être mieux étudié en utilisant des stimuli qui seraient dépourvus de toute association préalable.

En cherchant à travailler avec des stimuli sans le moindre sens, Ebbinghaus utilisa ce qu’on appelle les syllabes sans sens (BIJ ou LQX) ; il considérait qu’elles n’avaient pas de sens inhérent. Il passa beaucoup de temps à associer un stimulus avec un autre et, ensuite, il les récita.

En travaillant de cette manière et avec ce type de stimuli (syllabes sans sens), il testa directement de nombreux principes d’association, développés plus de 100 ans auparavant. Par exemple, il détermina si les stimuli écrits et proches dans le liste s’associeraient plus fermement que les syllabes qui n’étaient pas proches l’une de l’autre.

La recherche d’Ebbinghaus confirma un grand nombre d’idées proposées pour la première fois par les empiristes britanniques. Par exemple, que les associations proactives sont plus fortes que les rétroactives (si la syllabe « A » précède la syllabe « B », alors « A » évoque mieux le souvenir de « B » que « B » le souvenir de « A »). Intéressant, pas vrai ?

La mémoire

Etudier l’apprentissage revient à étudier la mémoire et, par conséquent, la courbe de l’oubli. Dites-vous que l’apprentissage ne serait pas possible sans la mémoire car chaque exécution d’une réaction apprise a besoin du souvenir (partiel ou total) de l’essai antérieur.

Phases de la mémoire

Ce que nous gardons en mémoire, ce que nous apprenons, passe au moins par trois phases : la codification, le stockage et la récupération. Au cours de la première phase de tout apprentissage, nous codifions l’information, nous la traduisons dans le langage de notre système nerveux et, une fois traduit dans cette langue, nous lui faisons une place dans notre mémoire.

En second lieu, pendant la phase de rétention ou de stockage, l’information ou la connaissance persistent dans le temps. Dans certains cas, cette phase peut être assez brève. Par exemple, l’information dans la mémoire à court terme dure, approximativement, entre 15 et 20 secondes.


« Les trois phases de la mémoire sont : la codification, le stockage et la récupération. »


Dans d’autres cas, le stockage d’un souvenir peut durer toute une vie. Cette forme de stockage a le nom de « mémoire à long terme ». En troisième lieu, la phase de récupération ou d’exécution est celle au cours de laquelle l’individu se souvient de l’information et effectue la réponse, en offrant une preuve pour montrer qu’il l’a préalablement apprise.

Si l’exécution est adéquate par rapport aux niveaux démontrés au cours de l’acquisition, on dit que l’oubli est minime. En revanche, si l’exécution diminue de façon significative, on dit qu’on a oubliéPar ailleurs, dans de nombreux cas, il est très simple de savoir à quel point nous avons perdu une information et combien de temps nous avons mis pour perdre une partie concrète de ce que nous avions autrefois codifié.

Pourquoi se produit la courbe de l’oubli ?

Un défi fondamental de la psychologie est de comprendre pourquoi les souvenirs persistent une fois qu’ils sont codifiés ou, au contraire, pourquoi on oublie après avoir appris. Il existe plusieurs points de vue qui essayent d’apporter une réponse à ces questions.

Théories du stockage

Certaines théories du stockage se concentrent sur ce qui arrive à l’information au moment où elle est stockée. Par exemple, la théorie de l’affaiblissement affirment que l’oubli se produit parce que les souvenirs perdent de leur force au cours de l’intervalle de rétention. Un peu comme ce qui arrive aux traces de sable de la plage.

Même si quelques preuves appuient ce point de vue, peu de chercheurs contemporains décrivent l’oubli en termes d’affaiblissement de la mémoire.

Par ailleurs, la théorie de l’interférence affirme que l’oubli apparaît parce que des éléments de mémoire entrent en compétition avec d’autres au cours de l’intervalle de rétention. Par exemple, l’acquisition d’une nouvelle information peut nous faire oublier une information antérieure (interférence rétroactive). Cela nous arrive quand un problème a beaucoup d’énoncés complexes au lieu d’un seul qui serait simple : au final, nous nous y perdons.

De la même façon, la présence d’informations antérieures peut interférer dans l’expression d’une mémoire récemment formée (interférence proactive). Par exemple, nous nous souviendrons mieux du numéro de téléphone de quelqu’un s’il ressemble au nôtre.


« Peu de chercheurs contemporains décrivent l’oubli en termes d’affaiblissement de la mémoire. »


Théories de la récupération

Les théories de la récupération affirment que l’oubli est la conséquence d’une faille dans la récupération d’information au moment de la phase d’exécution. En d’autres termes, l’élément de mémoire « survit » à l’intervalle de rétention mais le sujet ne peut tout simplement pas y accéder.

Une bonne analogie serait de chercher, dans une bibliothèque, un livre mal rangé sur les étagères. Le livre se trouve dans la bibliothèque (l’information est intacte) mais on ne peut pas le trouver (le sujet ne parvient pas à récupérer l’information). Bon nombre de chercheur-se-s contemporain-e-s de la mémoire soutiennent ce point de vue.

La courbe de l’oubli d’Ebbinghaus

Le simple passage du temps semble avoir un effet négatif sur la capacité de rétention. Comme nous l’avons déjà commenté, Ebbinghaus (1885) fut le premier à étudier de façon systématique la perte d’information dans la mémoire au fur et à mesure du temps, définissant ainsi ce que l’on connaît sous le nom de courbe de l’oubli d’Ebbinghaus. Le concept de « courbe » fait référence au graphique provenant de ses recherches.

Nous avons vu qu’il fut lui-même le sujet de ses recherches et que l’étude consistait à apprendre des listes de treize syllabes qu’il répétait jusqu’à ce qu’il parvienne à ne plus faire d’erreurs, deux fois de suite. Après cela, il évalua sa capacité de rétention à des intervalles compris entre vingt minutes et un mois. C’est à partir de ce type d’expériences qu’il construisit sa célèbre courbe de l’oubli.


« L’une des conclusions d’Ebbinghaus fut que le simple passage du temps semble avoir un effet négatif sur la capacité de rétention. »


Quels résultats obtint Ebbinghaus ?

Ces résultats essayent d’expliquer la durée de conservation d’un contenu dans la mémoire si l’on ne le révise pas suffisamment. Les résultats trouvés lors de ses recherches montrèrent que l’oubli se produisait même après des intervalles plus courts. Il trouva aussi que, avec un matériau non-significatif et sans association, l’oubli augmentait au fur et à mesure du temps, au début rapidement puis, petit à petit, plus lentement. Ainsi, si nous pouvions illustrer cette information par un graphique, nous verrions que la courbe de l’oubli s’apparente à une courbe logarithmique.

Ainsi, la courbe de l’oubli illustre la perte de mémoire avec le temps. Un concept lié est l’intensité du souvenir, qui indique la durée de maintien d’un contenu dans le cerveau. Plus un souvenir est intense, plus il reste intact.

Un graphique typique de la courbe de l’oubli montre comment, en quelques jours ou semaines, nous oublions la moitié de ce que nous avons appris si nous ne revoyons pas les informations. Il découvrit aussi que chaque révision permettait d’éloigner la suivante dans le temps si nous voulions conserver la même quantité d’information. Ainsi, si nous voulons nous souvenir de quelque chose, nous devrions peut-être faire une révision dans les temps, afin de pouvoir faire la révision suivante un peu plus tard.

La courbe de la mémoire accuse une forte baisse quand on mémorise du matériel sans le moindre sens, comme l’a fait Ebbinghaus. Elle est en revanche presque plane quand il s’agit d’expériences traumatiques. Par ailleurs, une faible baisse peut être due, plus qu’aux caractéristiques de l’information, à une révision de manière implicite (par exemple, quand nous revivons des expériences, quand nous utilisons l’alphabet pour chercher dans un dictionnaire).

Un exemple pratique de la rapidité à laquelle s’oublient les données, et par conséquent de la courbe de l’oubli quand aucune révision n’est effectuée, est le suivant : un jour après avoir étudié et ne pas avoir révisé, vous pouvez en arriver à oublier 50% de ce que vous avez appris. Deux jours après, vous ne vous souvenez même pas de 30% des informations. Une semaine après, vous aurez de la chance si vous vous souvenez de plus de 3% des données.