Le bonheur : une limite qui tend vers l’infini

1 août 2017 dans Emotions 134 Partagés

Quand mes élèves de mathématiques me demandent ce qu’est une limite, je leur réponds qu‘une limite est un mouvement. Un mouvement qui se termine parfois en un précipice et d’autres fois qui ne se termine jamais. Mais, dans tous les cas, les limites et le bonheur ne peuvent être compris que si l’on se déplace dans la fonction et que l’on devient ombre de ce même mouvement.

Cela peut être un mouvement vers « l’avoir ». La plupart des parents apprennent à leurs enfants à être fourmi plutôt que cigale (qui est coupable, bien sûr, de ce qui lui arrive). Le futur est imprédictible et on ne sait jamais quels seront les ressources dont nous aurons besoin. Les enfants sont, au début, incapables de comprendre la complexité de cette philosophie et voient le savoir comme une manière de réussir leurs examens et donc de satisfaire leurs parents.

Un savoir qu’ils verront différemment quand ils tomberont amoureux. Ce moment arrivé, ils voudront connaître et ils voudront tout connaître. Ils regarderont, fascinés, la possibilité de découvrir, comme le petit enfant regarde, étonné, la personne qui montre et cache son visage derrière ses mains.

Ce sera alors comme si la fonction commençait à se rapprocher de sa limite par volonté instinctive et à laisser entrevoir l’asymptote que l’on atteindre jamais. C’est ainsi que l’amour se transforme en le moteur de ce savoir. Un mouvement qui se renforce lui-même avec l’idéalisation qui se produit de manière inévitable à des âges précoces (pas trop non plus).

« On peut allumer des dizaines de bougies à partir d’une seule sans en abréger la vie. On ne diminue pas le bonheur en le partageant.« 

-Bouddha-

Le bonheur et le besoin d’avoir

L’une des motivations les plus fréquentes est celle qui répond au « besoin d’avoir ». Celle dont nous parlions précédemment et qui se transmet aux enfants via l’écho que le message provoque quand il rebondit sur la société. Une société qui admet la fuite vers l’avant, celle qui stimule la consommation comme une solution parfaitement valide pour que le niveau de qualité de vie se maintienne ou augmente.

D’où le fait que de temps en temps, chaque modèle se renouvelle et le passé devient obsolète, cessant de se promener dans la rue et commençant à montrer ses visages dans les vitrines des musées, les mêmes qui nous permettent de témoigner que ce mouvement existe, précisément.

L’argent profite de ce désir pour devenir proxénète. L’argent fait se prostituer les dignités, les corps ou les motivations désintéressées. C’est ainsi que l’argent acquiert une attirance à laquelle peu résistent, et beaucoup lui offrent une partie de leur âme.

Alors… L’argent se transforme en carotte. De manière à ce que nous allions là où se trouvent les gens, mais les gens vont là où se trouve l’argent. Ainsi, que certains fassent telle ou telle autre activité est devenu en soi une justification valide pour que les autres le suivent.

C’est ce que pensent du moins beaucoup de personnes qui ont participé aux cas de corruption politique ou sportive, dans les cas d’usage de substances dopantes. C’est aussi ce que pensait une grande partie de l’Allemagne nazie quand les caprices d’un génocide sévissaient. Si les autres vont là-bas, c’est qu’il doit y avoir le bonheur. Alors, pourquoi ne pas les suivre ?

Le bonheur et le plaisir

Un autre des moteurs, et en même temps source d’insatisfaction du bonheur, est le plaisir. Les satisfactions sensibles sont les anesthésies parfaites pour abaisser le regard. Cela fait que nous échangions le verbe « être » pour le verbe « avoir », a priori beaucoup plus facile à conjuguer et qui s’emboîte mieux dans n’importe quelle phrase qui évoque la fugacité de la vie. Ainsi, le plaisir séduit en dénudant notre fragilité : profite aujourd’hui car tu n’auras peut-être pas de lendemains.

Qui peut lutter contre ce message quand les journaux, télévisés ou non, montrent plus de malheur que de motifs d’espoir. Quand on parle de ce qui nous inquiète et non pas de ce qui nous calme. Ainsi, nous acceptons d’une certaine manière que la fréquence à laquelle nous recevons des nouvelles est la fréquence à laquelle il se passe quelque chose. Que l’espace qu’on leur accorde est une variable que l’on associe parfaitement à leur transcendance.

C’est ainsi que nous arrivons au fameux « Je peux mourir demain et je dois donc profiter aujourd’hui ». Mais… ce message sied si mal à l’attitude de la fourmi. À cette manie d’accumuler « au cas où ». Ainsi, apparaît la névrose, le comportement anarchique et qui finit par la décomposition, sous toutes les coutures, de l’autre personne. Dans cet acharnement à sans cesse « progresser », on a oublié l’être et le sens, ne sachant plus si l’on doit opter pour la responsabilité ou la jouissance.

Oui, c’est pourtant dans ce sens-là que l’on puise les raisons d’aller de l’avant quand tout devient compliqué et que peu ou rien n’a de lien avec l’argent mais plutôt avec la valeur que nous pensons que nous avons. Souvenons-nous de l’importance de ce sens lors de ces moments, bien décrit par Viktor Frankl dans son œuvre célèbre. Il dit que ce sens, indépendamment du fait qu’il soit vrai ou faux, a permis à de nombreuses personnes de survivre aux camps de concentration, dans des conditions qu’ils n’auraient jamais acceptées dans d’autres circonstances.

Le bonheur comme vertu

Une interprétation plus intéressante du bonheur est celle qui a un lien avec la vertu. Il s’agit d’activités qui ont un rapport intime avec nous-même, comme la reconnaissance, le pardon ou l’amour. Des activités qui remercient le passé, le présent et le futur en un même être, le nôtre. Qui nous assurent une bonne interprétation de notre histoire, la possibilité de partager dans le présent et qui nous donnent de l’espoir pour le futur.

Sur ce chemin, il existe aussi un désir ardent de connaître. Connaître les autres oui, mais se connaître soi-même aussi. Une deuxième connaissance qui ne se termine jamais, tout comme la première, mais qui calme et apporte de la sécurité. Si l’on avance de cette manière, apparaîtront des questions et des réponses, et notre ombre deviendra le bonheur, celui qui abandonne précisément celleux qui soumettent le besoin d’avoir ou de profiter au besoin d’être.

Celleux pour qui la recherche du bonheur se transforme en une limite infinie. Car oui, le bonheur est mouvement et a quelque chose d’infini mais ce n’est jamais une limite de vie, ni une pièce asymptotique dans laquelle ont lieu tous types de tortures.

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