Qu’est-ce-que la paranoïa et pourquoi nous fait-elle du mal ?

10 juillet 2019
La paranoïa correspond à un état mental et émotionnel complexe. On la mentionne depuis l'époque d'Hippocrate. La psychiatrie a converti ce concept en un complément à d'autres troubles psychologiques. Par opposition, la psychanalyse l'identifie comme une entité totalement indépendante.

La paranoïa est interprétée différemment par les domaines de la psychiatrie et de la psychanalyse. Le concept s’est d’abord développé en psychiatrie et il correspondait simplement à une forme de démence.

Avec le temps, la psychiatrie écarta l’idée d’une entité diagnostiquée. En fait, la paranoïa commença à être identifiée chez des patients atteints d’autres troubles mentaux tels que la schizophrénie. Avec cette découverte, la paranoïa cessa d’être identifiée comme une entité à part et elle se transforma en un symptôme associé à d’autres pathologies. Actuellement et selon le DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux), « le syndrome délirant » est celui qui s’apparente le plus à la paranoïa.

Dans le domaine de la psychanalyse, quelque chose de totalement différent se produit. Au début, Sigmund Freud introduit le concept comme une forme de névrose dérivée de l’obsession. Plus loin, notamment avec le cas Schreber, il comprit qu’il s’agissait en fait d’une psychose. Lacan pour sa part réalisa sa thèse de doctorat à partir du cas Aimée : une paranoïa guérie.

Un peu d’histoire

Le mot paranoïa provient de la racine grecque « para » qui signifie « aux côtés de » ou « pendant » et du mot « noev » qui signifie penser ou comprendre. Par son étymologie, on comprend alors que la paranoïa correspond au fait « d’avoir des pensées parallèles ». Le premier à évoquer ce concept fut Hippocrate.

femme en pleine paranoïa

Pendant très longtemps, le terme paranoïa était employé pour faire référence à la folie. L’allemand Kahlbaum fut le premier à en parler comme d’une entité différenciée en 1863. Kraft-Ebing développa peu après le concept et en 1879 il définit la paranoïa comme « une aliénation mentale qui affecte surtout le jugement et le raisonnement ». 

D’autres individus tentèrent de définir cette problématique. C’est cependant le concept de Kraepelin qui s’imposa en 1889. A partir de cette époque, la paranoïa devint un type de trouble impliquant la présence d’idées délirantes, sans autre psychopathologie apparente. Le concept eut sa place dans le DSM jusqu’à 1987, année à laquelle il fut remplacé par « le trouble délirant » ou « le trouble de la personnalité paranoïaque ».

La paranoïa dans la psychanalyse

Dans son œuvre, Les névropsychoses de défense (1894), Sigmund Freud évoqua d’abord la paranoïa sans être capable de la conceptualiser complètement. La psychanalyse freudienne se concentrait notamment sur les névroses. Freud associa alors initialement la paranoïa à un mécanisme de projection dans le temps sans pour autant parvenir à développer le concept de manière concluante. 

Neisser définit un aspect fondamental de la manière avec laquelle la psychanalyse aborde le phénomène paranoïaque. Il l’identifia comme « un moyen d’interprétation singulier ». En fait, le paranoïaque a l’impression que d’une manière ou d’une autre, tout ce qu’il observe se réfère à lui.

Pour sa part, Jacques Lacan, approfondit davantage le sujet. Dans un texte de 1958 dans lequel il mentionne le cas Schreber abordé par Freud, Lacan définit la paranoïa comme « l’identification d’une jouissance à la place de l’autre« .

Lacan était cryptique. Pour cette raison, il est difficile de le comprendre. Son affirmation correspondrait donc au mot d’ordre de la paranoïa « L’Autre profite de moi« . Jacques Lacan le dit littéralement de cette manière « Lui-même (le paranoïaque) s’offre comme soutien à Dieu ou à l’Autre afin qu’il puisse jouir de son être passivé. »

femme triste dans l'obscurité

 

Clarifier le concept de paranoïa

En psychanalyse, une personne paranoïaque n’est pas uniquement une personne en manque de confiance. C’est une personne qui s’habitue à penser selon les idéaux de la culture populaire. L’individu affecté par ce trouble base son raisonnement sur deux vérités : 

  • La première : une sorte de « méchanceté » ou « cruauté » lui est attribuée et il en sera victime
  • La seconde : tout ce qui se déroule dans le monde est d’une manière ou d’une autre associé à lui

Le paranoïaque interprète donc le monde à partir de ces deux vérités et sur la base d’un délire. Le délire est une histoire peu raisonnable. Dans la paranoïa, cette histoire est liée à une forme de méchanceté qui souhaite convertir l’individu en victime. Une phrase typique pourrait par exemple être : « Les esprits pervers prennent possession de mon esprit ». Les esprits peuvent également correspondre au Diable ou à des martiens.

Dans cet état, l’individu interprète les faits à partir d’une histoire tirée tout droit de son esprit. Ainsi, la perte d’un objet pourrait par exemple être la preuve que, les esprits, les martiens, les démons ou n’importe quelle autre identité maléfique, sont en train de jouer avec lui ou de le manipuler.

Comme l’a signalé Lacan, « L’Autre profite de moi« . Face à cette observation, la personne atteinte de paranoïa se sent complètement « passivée ». Elle attribue l’ensemble des événements de sa vie aux créatures maléfiques « Ce n’est pas de ma faute, c’est l’Autre« . Cette croyance et ce délire se développent à partir de situations relativement simples telles que la jalousie excessive et ils peuvent avoir des conséquences très graves comme ce fut le cas dans le cas d’Aimée.

 

  • Freud, S. (1911). Puntualizaciones psicoanalíticas sobre un caso de paranoia (Dementia paranoides) descrito autobiográficamente. Obras completas, 12, 1-73.