L’invention de Morel, une belle réflexion sur l’immortalité

5 février 2018 dans Livres 27 Partagés
bateau qui navigue

La peur de la mort est l’une des plus anciennes peurs de l’être humain; les désirs de vie éternelle et d’amour infini sont parmi les plus souhaités par l’humanité. L’invention de Morel, de l’écrivain argentin Adolfo Bioy Casares, combine ces peurs et ces désirs, les remet en question, propose une réflexion et de nouvelles manières de les aborder.

L’invention de Morel, par ailleurs, a inspiré des films, des pièces de théâtre et des séries comme: le film de 1961 L’année dernière à Marienbad, la série Lost ou le film argentin de 1986 Homme regardant au sud-est, entre autres. Le roman, publié en 1940, fut celui qui ouvrit le chemin au genre de la science-fiction en Amérique Latine.

Bioy Casares était un auteur qui jouissait d’une grande reconnaissance dans son pays natal, l’Argentine. Ami de Borges et lié aux soeurs Ocampo car il était marié à l’une d’elles, il s’est entouré des plus grands écrivains de l’époque à un moment où de nombreux mouvements littéraires voyaient le jour à Buenos Aires. Son amitié avec Borges était si grande que L’invention de Morel bénéficie d’un prologue écrit par ce dernier.

La fiction et le quotidien dans L’invention de Morel

Nous pourrions dire que Bioy Casares était en avance sur son temps car il a su mêler les éléments quotidiens avec la science-fiction. Dans ses romans, nous retrouvons des personnages très réalistes dans un environnement pas si réaliste.

Dans L’invention de Morel, le personnage principal, le fugitif, vit sur une île éloignée et fuit la loi. Nous ignorons son nom ou ce qu’il a pu faire pour être obligé de fuir la loi mais nous l’identifions comme un personnage très quotidien, avec des émotions très réelles.

L’île où il vit est abandonnée depuis des années. Les bâtiments sont vieux et en mauvais état; il se rend rapidement compte que des choses étranges s’y produisent. Des intrus qui répètent ses actions entre en scène mais ils ne semblent pas le voir.

L'invention de Morel

Parmi les intrus, nous retrouvons Faustine, une jeune femme dont le fugitif tombe amoureux. Il essaye plusieurs fois de lui parler mais elle semble ne pas le voir: c’est comme s’il n’existait pas. Par ailleurs, nous faisons connaissance avec Morel, un scientifique qui paraît également être amoureux de la jeune Faustine et que le fugitif déteste.

Nous nous rendrons vite compte que ces intrus ne sont rien d’autre que les images d’un passé qui font référence à des personnes ayant vécu sur l’île; Morel avait imaginé une machine capable d’enregistrer tous ces mouvements et toutes ces personnes, de garder leur essence, leurs désirs, leurs pensées… Leur être tout entier. De cette façon, ils vivraient éternellement dans un souvenir heureux dont ils ne se souviendraient pas eux-mêmes, une chose ressemblant à l’éternel retour nietzschéen mais en revivant une semaine de leur vie pour l’éternité.

“Je ne suis plus mort, je suis amoureux.”

-Fugitif, L’invention de Morel-

La peur de la mort et l’immortalité dans la fiction

La mort fait partie de nous dès notre naissance: chaque jour, chaque minute et chaque seconde de notre vie, nous nous rapprochons un peu plus d’elle. Le problème apparaît quand elle se transforme en peur et quand des difficultés pour l’accepter surgissent. Pour surmonter cette peur, certaines religions et certains courants philosophiques nous proposent l’idée de “l’autre vie”: une promesse de vie meilleure après la mort.

La croyance selon laquelle l’homme est l’union du corps et de l’âme dit que pour pouvoir libérer l’âme immortelle, nous devons agir en prêtant attention à certains points et être des hommes et des femmes de bien. De cette façon notre partie immortelle, après sa mort sur le plan physique, pourra vivre éternellement en paix.

D’autres religions comme le bouddhisme proposent une immortalité basée sur la réincarnation. Ces récits liés à la foi démontrent que depuis l’Antiquité, l’humanité a cherché des manières de surmonter la mort, d’expliquer pourquoi nous mourons et ainsi d’essayer de l’accepter face à l’espoir d’une vie spirituelle dissociée de la vie physique.

“La peur rend les gens superstitieux.”

-Adolfo Bioy Casares-

Quand nous avons eu l’opportunité de faire un portrait de l’immortalité dans le monde de la fiction, nous imaginons des êtres immortels comme les elfes du Seigneur des Anneaux ou des êtres mythologiques, c’est-à-dire des divinités. Nous voyons ainsi que le prix à payer pour l’immortalité ou pour essayer de l’imiter est élevé. Dans L’invention de Morel, le scientifique Morel a créé une machine capable de nous offrir l’immortalité de l’âme, mais cela aura un coût très élevé pour notre corps mortel.

À travers le cinéma et les nouvelles technologies de l’époque, Bioy Casares initie de nombreuses réflexions et anticipe même ce que nous connaissons aujourd’hui comme la réalité virtuelle. Il nous présente d’autres voies vers l’immortalité. L’immortalité dans l’oeuvre L’invention de Morel est recherchée dès le début par le protagoniste mais d’une manière indirecte et inconsciente.

“L’éternité est l’une des rares vertus de la littérature.”

-Adolfo Bioy Casares-

La littérature est, d’une certaine façon, immortelle. Nous ressuscitons un auteur chaque fois que nous lisons ses œuvres. La littérature sera toujours là pour les générations à venir et l’oeuvre sera donc immortelle. Le protagoniste narre les faits dans une espèce de journal, dans l’espoir que quelqu’un le trouve dans le futur. En laissant une trace écrite, nous pouvons dire qu’il recherche l’immortalité.

bioy casares

Amour et immortalité dans L’invention de Morel

Quand les intrus ne parviennent pas à voir le fugitif, quand ils ignorent son existence, il refuse de croire qu’ils ne l’ont pas vu et préfère penser qu’il s’agit d’un plan pour le capturer et le livrer à la justice; en d’autres termes, il refuse de ne pas exister.

Les intrus ne peuvent pas le voir parce que ce sont des images, des souvenirs. Or, le fugitif ne peut pas accepter cette invisibilité : aucun humain n’accepterait une telle chose. Le fait de ne pas exister ou d’être invisible pour tous suppose une espèce de mort pour l’individu, ce qui est une inacceptable car il s’agit d’une mort dans la vie.

“Ce ne fut pas comme s’il ne m’avait pas entendu, comme s’il ne m’avait pas vu; ce fut comme si les oreilles qu’il avait ne lui servaient pas à écouter, comme si les yeux qu’il possédait ne lui servaient pas à voir”

-Fugitif, L’invention de Morel-

Par ailleurs, le roman explore aussi le thème de l’amour, l’idéalisation de ce dernier et la façon dont il maintient en vie le fugitif. Il s’agit de son unique échappatoire, de son unique désir. L’amour est aussi naturel et humain que la mort, tout comme la peur de la solitude exprimée par le protagoniste.

Même si être découvert serait une catastrophe, il imagine des plans malveillants, croit que les intrus conspirent pour le capturer et, dans le fond, l’idée ne lui déplaît pas tant que ça. Le fugitif a peur de la solitude et ces idées sont une caractéristique très humaine. Il ressent aussi de la jalousie. Il se rend compte que ses pensées ne sont pas logiques mais il a du mal à les retenir, comme toute personne qui ferait face à une situation similaire.

Dans ce cas, l’amour est lié aux idées platoniques et au cliché littéraire religio amoris, dans lequel la femme aimée est décrite comme un être inatteignable, supérieur et divin. Par ailleurs, l’amour dans le roman sera le fil conducteur vers l’immortalité; il ouvrira toutes les portes, il éveillera en Morel un désir de vivre éternellement aux côtés de Faustine et fera apparaître ce même désir chez le fugitif.

Bioy Casares, grâce à sa passion pour le cinéma et à sa grande habileté en tant que narrateur, nous transporte dans une oeuvre presque visuelle, digne d’un scénario cinématographique. Il nous présente un personnage qui en vient à perdre la raison à plusieurs reprises, qui écrit pour laisser une trace de tout ce qu’il vit sur l’île. Il s’agit malgré tout d’un personnage très humain et n’importe qui parmi nous agirait certainement d’une façon similaire dans une telle situation. C’est sans aucun doute une oeuvre qui vaut la peine d’être lue et qui invite à réfléchir.

“La mort est une vie vécue. La vie est une mort qui vient.”

-Jorge Luis Borges-

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