Green Book : quand le racisme se normalise

· 6 avril 2019
Ce film, récemment primé, parle du racisme d'une manière très intéressante.

Et l’Oscar est attribué à… Et oui, finalement, c’est Green Book qui a reçu l’Oscar du meilleur film. Une récompense que beaucoup avaient déjà anticipée et qui semblait se rapprocher un peu plus lorsque Roma a obtenu la statuette du meilleur film en langue étrangère.

Ce résultat n’a cependant pas plu à tout le monde car, il faut le dire, la récompense semble être un peu grande. Mais l’on ne peut malgré tout pas dire que Green Book est un mauvais film ou qu’il passe totalement à côté de son objectif.

Ce film est politiquement correct et nous apporte quelque chose que nous avons déjà vu une infinité de fois au cinéma. Non, Green Book n’a rien inventé de nouveau. Il a juste su le raconter et émouvoir les spectateurs.

Nous aimons tous voir des histoires qui nous laissent songeurs, des films qui jouent avec nous. Peu importe que nous aimions plus les films fantastiques ou les drames réalistes : nous voulons que la trame nous surprenne. Nous devons malgré tout reconnaître que même le spectateur le plus anti-conformiste du monde, de temps en temps, apprécie une comédie légère ou une histoire qui l’amuse pendant une heure ou deux. Le cinéma est un art, mais il ne faut pas oublier qu’il est aussi synonyme de consommation et, évidemment, de divertissement.

Green Book nous fait passer un agréable moment, il nous montre la cruauté du racisme adoucie par les valeurs de l’amitié. Le tandem formé par Viggo Mortensen et Mahershala Ali, qui a remporté un Oscar pour son interprétation de Don Shirley, fonctionne parfaitement et nous apporte un feel-good movie qui déclenchera plus d’un sourire.

Bien sûr, si nous voulons beaucoup réfléchir et être surpris, Green Book n’est pas pour nous. Il s’agit de l’un de ces films que vous pouvez regarder lors d’une journée grise et ennuyeuse pour déconnecter ou édulcorer un peu votre vie.

Green Book : deux personnages très humains

Green Book prend une histoire vraie pour point de départ : la relation entre Tony Lip et Don Shirley. Le premier est un italo-américain qui réside dans le Bronx; d’origine modeste, il vit avec son épouse et leurs deux enfants. Tony perd son travail et se plonge dans une nouvelle aventure. Il devient le chauffeur de Don Shirley, un musicien noir qu’il accompagnera lors de sa prochaine tournée.

Shirley est un homme qui adore la culture raffinée. Sa condition de musicien reconnu le rend différent des autres membres de la communauté noire. Il ne cadre cependant pas non plus parmi les Blancs. Le racisme est si normalisé que son statut ne peut même pas le sauver. Tony, contrairement à lui, est rude. Il connaît malgré tout une autre culture : la culture populaire.

Les conflits entre les deux ne tarderont pas à apparaître, que ce soit à cause de leurs préjugés ou parce qu’aucun des deux ne fait d’effort pour sortir un peu du moule dans lequel il vit. Ces deux personnages répondent parfaitement à des types précis. Ce ne sont pas des personnages originaux, nous les avons déjà vu dans d’autres films. Cependant, loin d’être ennuyeux et monotones, ils prennent vie grâce au très bon jeu des acteurs, se transformant ainsi en personnages très humains.

Des personnages opposés qui se complètent

Le Noir est riche et éduqué, tandis que le Blanc connaît des difficultés économiques et manque de culture. Même si cette ignorance est relative, Tony sait des choses que Don ignore et vice-versa. L’un se débrouille parfaitement dans des environnements élitistes et cultivés, et l’autre s’en sort très bien dans la rue et la vie quotidienne.

Les conflits ne tarderont pas à arriver du côté de Shirley, dans des situations où il aurait dû être le « roi ». Le film veut nous transmettre un message très clair : non au racisme. Avec une bande son très juste et à travers des kilomètres de route, Green Book construit une histoire avec une morale qui transmet de bons sentiments.

Don et Tony se complètent à la perfection, ils surmontent les différentes adversités qui se présentent face à eux… Et la comédie aux notes dramatiques fait le reste. Oui, tout est extrêmement prévisible, mais Green Book ne cherche pas à surprendre les spectateurs.

Les deux personnages sont très intéressants et leurs interprètes livrent une interprétation remarquable, cela n’en fait aucun doute. Grâce à eux, nous nous trouvons face à une histoire où l’humanité a plus de poids que les préjugés. Tous deux ont beaucoup à apprendre de l’autre. Shirley devra mettre de côté ce snobisme qui lui sert de masque et Tony s’éloignera peu à peu des préjugés.

Don et Tony dans Green Book

 

Le racisme normalisé : le grand ennemi

Que se passe-t-il quand le racisme se normalise et fait partie des institutions ? Avec un sourire et sans êtres conscientes d’êtres racistes, les personnes l’adopteront en tant que forme de vie, en l’intégrant dans leurs valeurs et culture.

Green Book nous montre la face la plus normalisée du racisme dans les années 60 aux Etats-Unis. Personne ne se demandait pourquoi les Noirs devaient loger dans des hôtels différents, pourquoi ils ne pouvaient pas utiliser les mêmes toilettes qu’un Blanc ou pourquoi ils ne pouvaient pas se rendre dans certains restaurants.

Et si le Noir en question est important ? Et s’il a plus de pouvoir que n’importe lequel des Blancs qui se trouvent autour de lui ? Si c’est le cas, avec un sourire joyeux et sympathique, on l’invitera pour qu’il démontre ses aptitudes et, au final, on l’écartera gentiment. Car un Noir ne sera jamais un Blanc et, s’il décide de se rapprocher, il devra constamment prouver son talent.

L’élitisme

Don Shirley est payé pour jouer dans les salons de personnes fortunées, éduquées et exquises, capables d’admirer son talent, mais il ne doit pas essayer de se mélanger avec eux en-dehors de son travail.

L’hypocrisie des plus cultivés, de ceux qui disent accepter les différences mais savent qu’il y a une limite qu’ils ne pourront jamais franchir. Ces personnes savantes qui critiquent le racisme, le machisme ou l’homophobie mais qui sont aussi élitistes et ne laisseront pas leur élite chanceler. La culture élevée, malheureusement, a toujours été un peu élitiste.

 

Cet élitisme est transmis à Don Shirley dans sa soif de dépassement, de ne pas être un Noir de plus. Dans le fond, il est malgré tout conscient de sa réalité. Par ailleurs, Tony Lip, avec sa morale douteuse, ne correspond pas non plus à cette élite alors qu’il est blanc. Il a aussi son étiquette, celle d’italo-américain, descendant d’immigrants et, par conséquent, issu de la classe ouvrière. Malgré son apparent manque de culture, il sait aussi apprécier la musique et les beaux mots.

Racisme et discrimination

Tout ce discours se reflète dans Green Book et, en même temps, nous pouvons le transposer dans notre propre réalité. Il est vrai que cette ségrégation a changé et n’est plus vécue de la même façon mais les marques d’un racisme institutionnalisé ne s’effacent pas aussi facilement.

Pensons un instant à nos universités. Y a-t-il réellement une diversité? S’il y en a une, elle est très faible. Nous ne vivons pas dans les années 60 mais nous sommes dans un monde où l’on exclut encore les gens à cause de leurs origines, de leur genre, de leur orientation sexuelle, etc.

Green Book n’enfonce pas le couteau dans la plaie, il ne nous montre pas l’image la plus crue du racisme mais la plus normalisée, silencieuse et, peut-être, la plus dangereuse. Par conséquent, même s’il ne nous apporte rien de neuf, il nous transmet un message qui, malheureusement, est atemporel. Ce n’est plus un « non au racisme », c’est un non à la discrimination, quel que soit son type.

Ce film méritait-il un Oscar ? C’est une toute autre question. Nous ne pouvons pas affirmer qu’il s’agisse d’un film indispensable et absolument nécessaire, mais il atteint son but : il nous tirera plus d’un sourire et réussira à nous divertir.

« On ne gagne jamais grâce à la violence. On ne gagne qu’en gardant sa dignité. »

-Green Book-