You : tomber amoureux d’un harceleur

4 juin 2019
You fait partie de ces séries qui font beaucoup parler d'elles. Elle raconte l'histoire entre une jeune femme et son harceleur, ce qui a suscité un débat. Sommes-nous vraiment protégés ? Le contenu que nous partageons sur les réseaux sociaux joue-t-il contre nous ? Quelle est la mince ligne qui existe entre être un simple observateur ou un harceleur et un authentique psychopathe ?

En décembre 2018, Netflix a présenté une série de sujets qui donne beaucoup à parler : You. La série a commencé à être diffusée sur Lifetime. Cependant, elle a rapidement été annulée en raison de résultats médiocres auprès du public. Ses créateurs n’ont pas abandonné pour autant et ont décidé de tenter l’aventure sur Netflix. La série a alors été vue par plus de 40 millions de téléspectateurs. Elle a même été renouvelée pour une deuxième saison (bien que cela ne soit pas forcément nécessaire).

You fonctionne un peu comme un de ces plaisirs coupables que nous refusons d’admettre. Nous savons qu’il ne s’agit pas de la meilleure série de l’année, mais nous ne pouvons pas nous empêcher de rester collés à l’écran et d’enchaîner les épisodes. En fait, la série contient de nombreuses erreurs et frivole grandement le monde de la littérature et des études qui lui sont consacrées. Pour autant, le scénario est attrayant et très addictif.

Mais pourquoi la série You fait-elle donc à ce point parler d’elle ? Elle est en fait presque plus terrifiante que n’importe quel film ou série effrayante. Son protagoniste, Joe, est un homme charmant, un prince charmant authentique qui cache une vérité terrifiante. Et surtout, cette série nous montre à quel point nous sommes vulnérables. Elle nous présente les problèmes résultant d’une exposition excessive sur les réseaux sociaux.

You adopte le format de la comédie romantique « classique » : une jeune fille rencontre un garçon dans un endroit inhabituel, et le courant passe immédiatement entre eux. Ils continuent à se voir de temps en temps, jusqu’à ce que l’amour naisse entre eux. Mais dans le cas You, on note tout de même une petite entorse à ce schéma traditionnel ; dès que la jeune Beck quitte la librairie avec le sourire aux lèvres parce qu’elle vient de rencontrer un garçon très attirant, ce dernier, Joe, enquête sur sa vie et programme sa conquête.

ATTENTION : l’article contient spoilers.

You : une histoire d’amour ?

You nous présente des personnages très différents qui, d’une certaine manière, cherchent l’amour. L’idée de l’amour et la manière dont il se manifeste diffèrent grandement d’un personnage à l’autre. Ainsi, nous trouvons des personnages qui cherchent un moyen de s’aimer. Des personnages qui veulent tomber amoureux et partager leur vie avec un partenaire. D’autres encore qui n’acceptent pas leur homosexualité. Etc.

En bref, tout semble tourner autour de l’idée d’amour. Une idée pourtant abstraite, complexe et très subjective. Lorsque Joe rencontre Beck dans sa librairie, on se rend directement compte qu’il analyse soigneusement sa cible, tel un prédateur qui traque sa proie.

Joe n’a pas de réseaux sociaux. Cependant, il contrôle Beck à travers eux. Il se montre comme un jeune homme mystérieux, différent, un peu solitaire… Un archétype qui correspond tout à fait à l’homme compliqué, mais fascinant ; un homme au passé sombre. Et, d’une certaine manière, Joe produit cette fascination. Il agit comme le beau jeune homme que Disney voulait tant nous vendre, celui qui nous sauve, qui nous écoute et avec qui on entrevoit la possibilité de vivre heureux pour toujours.

Mais les princes charmants n’existent que dans les films et Joe n’est qu’une apparence ; derrière sa galanterie se cache un authentique harceleur. Certains téléspectateurs ont confondu la toxicité de Joe avec le véritable amour. Penn Badgley, l’acteur qui interprète le personnage de Joe, a été chargé de démystifier cette idée et de nous rappeler que son personnage n’est qu’un harceleur.

You

Empathisant avec Joe

Le fait que l’histoire soit racontée à travers les pensées de son protagoniste donne lieu à une certaine empathie chez le spectateur. Ou plutôt, à un certain désir que ses plans puissent se concrétiser. Joe enquête sur Beck et découvre qu’elle entretient une relation très toxique avec un jeune homme, Benji. Il découvre également que son groupe d’amis est lui aussi très toxique et que Beck s’efforce constamment de s’adapter. Joe se consacrera à l’élimination de toutes les personnes qui, d’une manière ou d’une autre, entravent la vie de Beck et la montée de Joe en tant qu’homme de sa vie.

Ses premières victimes, Benji et Peach, sont tout à fait insupportables. La vie de Beck s’améliore considérablement lorsque Benji sort de sa vie. Joe justifie ses actes atroces par amour : il le fait pour Beck et pour leur relation. Il a tué, certes, mais des personnages à la moralité douteuse, ce qui fait qu’on ne peut pas complètement le blâmer non plus.

En quelque sorte, Joe parvient à nous envelopper dans ses pensées, nous faisant croire qu’il a raison de tuer et que l’amour peut justifier n’importe quoi. Dans le même temps, nous voyons en lui un certain côté humain dans ses relations avec Paco, son voisin, un garçon issu d’une famille totalement brisée. En effet, sa mère est toxicomane et son beau-père est un abuseur. Joe aide énormément Paco, lui donne des livres et rend sa vie un peu moins triste.

Cette humanité contraste énormément avec l’atrocité qu’on y voit. Nous nous demandons comment quelqu’un qui a l’air si gentil et qui montre de tels sentiments peut être un vrai harceleur. Joe s’inquiète excessivement. Il développe une telle obsession qu’il croit que son devoir est d’intervenir et de faire tout ce qui est en son pouvoir pour que ceux qui lui sont chers soient heureux.

 

You et l’exposition à l’ère de l’information

Au-delà de l’approche de Joe et du fait d’essayer de comprendre la complexité de ses pensées, You propose quelque chose de vraiment effrayant. En réalité, n’importe qui peut être harcelé. Et tout le monde peut devenir en même temps un harceleur. Dans un monde où nous publions nos vies sur les réseaux sociaux, il n’est pas très difficile de se faire une idée des lieux qu’une personne fréquente, de ses goûts, de son environnement… Il est donc de plus en plus facile d’être victime d’un prédateur comme Joe.

Si nous ajoutons en plus à tout cela le fait que Beck est une fille assez peu sûre d’elle, qui cherche l’approbation des autres, qui a des problèmes économiques et familiaux… Nous réalisons tout de suite qu’elle représente la cible idéale. Bien que l’image que nous projetons sur les réseaux diffère de la réalité et soit quelque peu sublimée, nous mettons tout de même à disposition des autres trop d’informations susceptibles d’être volées et utilisées contre nous.

En outre, la ligne entre l’amour et l’obsession devient encore plus fine. Qui n’a jamais traqué quelqu’un ? Qui n’a jamais découvert des choses inattendues sur quelqu’un via Internet ? Les informations sont là, à la portée de tous, et il est pour certain trop tentant de s’y plonger.

Beck commence elle-même à enquêter sur le passé de Joe dès qu’elle commence à douter de lui. Joe et Beck sont-ils si différents ? La différence est que Joe passe de simple observateur à quelqu’un qui utilise cette information pour atteindre son objectif.

Avec le pouvoir de l’information, il sait quoi dire à chaque instant pour que Beck tombe dans ses bras. Mais l’obsession est dangereuse et Joe franchit cette mince ligne, devenant le harceleur que nous voyons à l’écran. En raison des similitudes avec notre propre réalité, You devient une série terrifiante qui nous fait immédiatement à repenser le contenu que nous partageons. En même temps, cette série démonte l’idéal romantique du cinéma. Elle prouve que ce prince charmant peut être en même temps celui qui détruit votre vie.