Sappho de Lesbos, biographie d’une femme réduite au silence

· 11 avril 2019
Sappho de Lesbos est une femme qui a été réduite au silence par le temps, la censure et l'Histoire. Avec d'autres hommes, elle fait partie des neuf poètes lyriques de la Grèce, et son importance est incontestable. Nous avons l'intention de sortir ses vers de l'oubli, de les relire et de ne plus jamais les passer sous silence. Vous joindrez-vous à nous pour découvrir cette femme hors du commun ?

Lorsque nous pensons à la Grèce antique, d’innombrables noms masculins nous viennent à l’esprit : Platon, Aristote, Socrate, Épicure, etc. Que ce soit en politique, en philosophie, en mathématiques ou en littérature, la vérité est que peu de noms féminins semblent exceptionnels ; et pas seulement en Grèce, mais dans toute notre histoire. Parmi tous ces noms masculins, il en est un qui brille de sa propre lumière : celui de Sappho de Lesbos.

Sappho de Mytilène, Sappho de Lesbos ou, parfois, simplement Sappho…. Différentes variations pour une seule femme. Une femme dont la poésie nous est parvenue fragmentée. Réduite au silence par le temps. Nous connaissons à peine sa vie. Tout ce que nous savons d’elle n’est rien d’autre que des suppositions que l’on a pu tirer de ses vers.

La poésie de Sappho est totalement féminine. Elle bannit en effet tout ce qui concerne le mâle. La force, la grossièreté, les attitudes les plus associées à la masculinité n’ont donc pas leur place dans ses vers. Nous ne disposons que d’une partie minime de toute sa production, mais la poésie de Sappho est si importante qu’elle donne même un nom à un type de strophe et de vers : la strophe sapphique et le vers sapphique.

Homosexualité, féminité, poésie et silence… Sa poésie est encore aujourd’hui réduite au silence, tant par le temps que dans les salles de classe. Et le fait est donc qu’on ne parle presque plus de Sappho et que ses poèmes ne sont pas lus, pas récités. Le silence a marqué la poésie de cette femme dont la vie est encore enveloppée de mystère. Le mythe de Sappho verse autant dans l’idyllique que dans l’hypothétique, car nous ne savons en réalité que très peu de choses sur elle.

« Dans la colère, rien ne convient mieux que le silence. »

-Sappho-

Contextualiser Sappho de Lesbos

Nous sommes conscients de la grande importance de Sappho déjà dans la Grèce antique, car elle fait partie intégrante de la liste des neuf poètes lyriques. C’est-à-dire la liste des poètes considérés comme canoniques, des auteurs dignes d’être étudiés et dont l’œuvre devait être imitée. Son influence fut telle que Platon la catalogua même comme la dixième muse.

Sappho a vécu presque toute sa vie sur l’île grecque de Lesbos entre les VIIe et VIe siècles avant J.-C. On dit aussi qu’elle a passé une brève période en Sicile. Appartenant à l’aristocratie, il semble qu’elle ait fondé une école ou un cercle de femmes appelé « La Maison des Muses ». Cette école était fréquentée par d’autres femmes appartenant à l’aristocratie, se préparant au mariage, mais aussi apprenant la poésie, confectionnant des ouvrages de couture, etc.

Sappho de Lesbos et ses muses

Certains ont identifié une certaine composante religieuse dans « La Maison des Muses » liée au culte de la déesse Aphrodite. La poésie de Sappho est étroitement liée à cette déesse. Elle a notamment adressé une Ode à Aphrodite. Nous pouvons assimiler cette école, d’une certaine façon, à l’Académie Platonique, à la différence notable qu’elle acceptait uniquement les femmes. Outre les odes nuptiales,elles composèrent d’autres type de poèmes et étudièrent la danse, l’art, etc.

Contrairement à d’autres écoles qui préparaient les jeunes femmes au mariage, celle de Sappho ne célébrait pas l’union et la maternité. Mais plutôt l’amour. Les femmes n’étaient pas reléguées uniquement à la conception des enfants, mais elles essayaient de se rapprocher de la beauté, du plaisir de l’amour. Tout cela se reflétera dans leur poésie, ce qui contraste avec la poésie masculine, davantage consacrée aux héros et aux guerres.

Ses vers

La poésie de Sappho se caractérise par la perfection, l’intimité et le sentimentalisme, en opposition claire avec la poésie épique masculine. Dans une société militarisée, Sappho se porte au secours de l’amour et du féminin, s’éloigne de la politique et nous enveloppe d’une grande sensualité. Bien que dans sa poésie la politique n’ait pas sa place, on pense qu’elle s’impliquait certainement dans la vie publique, soutenant l’aristocratie contre la démocratie (comprise dans le contexte de l’époque, pas dans l’actuel). C’est cette attitude rebelle qui l’aurait envoyée en exil en Sicile.

Dans ses vers, nous pouvons déduire que Sappho avait des relations avec certaines de ses élèves. Mais on lui a aussi prêté des relations avec des hommes. Elle aurait même eu une fille. Contrairement à ce qui se passera des siècles plus tard, à son époque, les relations homosexuelles n’étaient pas aussi condamnées. On voit en Sappho une révolutionnaire, parce qu’elle s’est éloignée de ce que la poésie épique de l’époque lui dictait et était fidèle à elle-même, avec une poésie intime, érotique et sensible.

Sappho a modifié le vers éolien et a été une précurseure de ce que l’on appelle aujourd’hui la strophe sapphique et le vers sapphique. La strophe sapphique se compose de quatre vers : trois hendécasyllabes saphiques et un pentasyllabe adonien. Le vers sapphique est, en poésie grecque et latine, un vers composé de onze syllabes réparties sur cinq pieds. Sappho n’a pas seulement révolutionné le sujet de la poésie, elle est aussi parvenue à en modifier la forme.

Avec la montée du christianisme, et principalement au Moyen Âge, beaucoup de vers de Sappho furent perdus, brûlés ou interdits. Malgré ce silence imposé, l’oeuvre de Sappho survécut et plus tard des auteurs comme Pétrarque, Byron ou Leopardi firent en sorte que sa figure ne soit pas oubliée. Ce n’est pas non plus un hasard si Catulle a choisi Lesbia comme nom pour sa bien-aimée, une allusion claire à l’île de Lesbos.

L’amour sapphique

Nous connaissons plusieurs femmes bien-aimées dans sa poésie, mais c’est surtout Atthi qui se distingue, puisque la poétesse lui a consacré plusieurs vers. Le poème Adieu à Atthi raconte la souffrance de Sappho quand Atthi part pour épouser un homme. Cet amour est réciproque et les deux femmes ressentent la douleur d’avoir à se séparer. L’amour, chez  Sappho, n’est pas irréel, ce n’est pas une contemplation comme chez beaucoup d’auteurs masculins, mais il est lié à sa propre personne.

Dans Ode à Aphrodite, Sappho propose une nouvelle révolution : elle parle de jalousie, de désir, de tristesse… On ne traitait pas ce genre de sentiment dans la Grèce antique ; on le  reléguait au divin. L’explication de ces sentiments ne vient jamais du terrestre pour les Grecs. Cependant, Sappho va plus loin et fusionne le terrestre avec le divin. Dans ce poème, elle supplie Aphrodite de l’aider car elle est amoureuse d’une femme qui l’ignore. Elle se lamente et demande de l’aide.

portrait de Sappho de Lesbos

Quand nous parlons d’amour lesbien ou d’amour sapphique, nous faisons allusion à Sappho de Lesbos elle-même. Et donc à son sens d' »amour entre deux femmes ». L’amour était l’un des germes de sa poésie. Et aussi la raison de son silence. Cet amour était un sentiment pur, individuel, élevé, digne de la poésie la plus cultivée. Contrairement à ce que l’on comprendra dans les siècles suivants, l’amour sapphique n’était pas bas. Il n’était pas vulgaire ou purement sexuel. Il était raffiné. Ainsi, ces femmes de « La Maison des Muses » étaient des aristocrates.

Une figure si tendre, si simple dans son langage, capable de mélanger le terrestre et le divin, ne pouvait avoir une fin abrupte. Pour cette raison, on a atténué sa mort pour en faire une version qui s’éloigne sûrement beaucoup de la réalité. Ovide et beaucoup d’autres poètes grecs et latins répandirent une fausse légende sur la mort de Sappho. En effet, elle aurait été amoureuse de Phaeon. Dans sa passion désespérée pour lui, elle se serait suicidée en se jetant à la mer depuis un rocher de Leucade.

Cette image si mythifiée et romantique contraste avec l’un de ses derniers poèmes reconstitués. Un poème dans lequel elle parle de la vieillesse et du temps qui passe, dans lequel elle réfléchit devant la jeunesse de ses élèves sur le vieillissement de son propre corps. Sans aucun doute, Sappho est une figure que, loin de réduire au silence, nous devrions réciter, célébrer et revendiquer comme une femme qui, déjà dans l’Antiquité, a su vivre comme elle l’entendait. Apprécier l’amour, la poésie et la compagnie de ses élèves.

 

  • Inglis, R. (1873). “Poems and fragments,.” Notes and Queries. https://doi.org/10.1093/nq/s4-XII.299.227-h

  • Gosetti-Murrayjohn, A. (2006). Sappho as the Tenth Muse in Hellenistic Epigram. Arethusa. https://doi.org/10.1353/are.2006.0003

  • Greene, E. (2007). Sappho, Foucault, and Women’s Erotics. Arethusa. https://doi.org/10.1353/are.1996.0004