Patria, la série : peut-on vivre toute une vie avec rancune ?

17 novembre, 2020
Patria a occupé le poste de livre le plus vendu en Espagne pendant plus d'un an. Dans ses pages, nous trouvons un compte rendu honnête de la douleur causée par le groupe terroriste ETA dans toutes les couches de la société. Aujourd'hui, nous pouvons en profiter en format série.

Patria est une adaptation sur le petit écran du roman homonyme de Fernando Aramburu. L’adaptation a été réalisée par le scénariste et producteur exécutif Aitor Gabilondo. Après la projection de la série en huit épisodes au festival du film de Saint-Sébastien, on peut désormais la voir sur HBO.

La série raconte le drame de deux familles dans un contexte très marqué par le terrorisme ETA. Un gang terroriste, une mafia, qui a assassiné 853 personnes avec l’intention de faire pression sur le gouvernement et d’imposer sa volonté d’indépendance.

Ce qui est précieux à propos de la série Patria, c’est qu’elle s’éloigne de l’analyse politique pour céder la place à la réflexion humaine à travers l’expression artistique. La série ne prétend pas disculper ou relativiser le rôle des deux côtés de l’histoire ; elle exprime simplement les sentiments de ceux qui ont soutenu les terroristes et de ceux qui ont été persécutés par eux.

Patria : ce n’est pas ce qu’elle raconte, mais comment elle le raconte

Pendant 40 ans, le gang terroriste ETA a tenté, par la violence, de s’emparer du pouvoir en s’imposant en tant qu’interlocuteur des sentiments du Pays basque. La société civile a souvent été victime de leurs attaques, de leur chantage et de leurs menaces.

Face à cette opposition, l’Etat n’a pas toujours résisté à la pression. Certains groupes, comme le soi-disant GAL, parrainé par l’État, ont également tué et torturé des militants de l’ETA et des personnes soupçonnées d’être des militantes. Une manière d’essayer d’y mettre fin qui n’a fait que renforcer le gang terroriste.

Après avoir déclaré un cessez-le-feu permanent en 2011, l’ETA a commencé à reprendre les armes en 2017 avant de se dissoudre complètement en mai 2018. En revanche, l’organisation ne s’est pas excusée, et son environnement favorable n’a pas non plus mis en évidence les nombreux assassins qui vivent encore aujourd’hui, librement.

Deux femmes, deux idéologies

Patria raconte l’histoire de deux familles basques détruites par le conflit armé pendant trois décennies. L’annonce, en 2011, de la dissolution de l’ETA, incite la veuve Bittori (Lena Irureta) à retourner dans sa ville natale de Saint-Sébastien, d’où elle a été forcée de fuir suite au meurtre de son mari Txato (José Ramón Soroiz ), un homme d’affaires basque.

À son retour, de nombreuses blessures s’ouvriront. Là, elle rencontre Miren (Ane Gabarain) et son mari Joxian (Mikel Laskurain), une famille avec qui elle entretenait des relations amicales jusqu’à ce que l’ETA frappe l’une d’entre elles. Miren souhaite avoir des réponses, loin de toute vengeance idéologique.

Elle veut juste savoir si Joxe Mari (Jon Olivares), le fils de son ancien ami, était le tueur de son mari. Elle sait qu’il est en prison, mais elle ne sait pas quel était son véritable rôle dans le crime.

Une histoire du passé qui  marque le présent

Au fur et à mesure que Patria avance, recule et raconte l’amitié entre les deux familles, on comprend qu’il y a des événements qui marquent un avant et un après. Le besoin urgent de se positionner par mandats familiaux, géographiques ou politiques dynamise les liens affectifs les plus forts.

Revenant à de nombreuses reprises sur la mort de Txato et reproduisant la séquence sous différents angles, la série détaille avec précision les effets de l’extorsion de l’ETA sur les relations sociales. Elle met aussi l’accent sur la peur, quand on ne la respectait pas, que l’organisation était capable de générer.

Patria est sincère concernant la douleur des familles victimes des meurtriers. Mais elle n’hésite pas non plus à relever le défi de montrer qui ils étaient et ce qu’elles sont devenues.

Image extraite de la séri Patria.

Patria, la série : quand le ressentiment prévaut, rien ne progresse

La série nous montre comment toutes les familles sont dévastées émotionnellement. Le fait que l’ETA ait baissé les bras n’a pas fait oublier les meurtres. D’autre part, comme déjà précisé, la série tente avant tout de donner une vision de la tragédie dans son ensemble.

Sans disculper les assassins, la série montre la transition de Abertzale, un jeune qui intègre le groupe avec son ami, une aventure pour eux qui deviendra progressivement un enfer. L’histoire de la série est parfois si équidistante qu’elle semble – et pour beaucoup elle l’est – trop généreuse avec ceux qui ont tué des enfants d’une balle dans le cou après des jours d’enlèvement.

Gabilondo emmène le spectateur dans une petite communauté pour nous montrer ce que c’est que de vivre sous la menace. Il nous montre aussi comment une amitié entre familles peut se transformer en haine. L’idéologie politique a englouti les deux parties et semble déshumaniser les relations.

Il n’y a pas de place pour la superficialité dans les idées et les émotions

Le rôle de Miren est particulièrement déchirant. Une mère qui, plus que compréhensive envers son fils, ne semble répandre que du ressentiment. Comme antithèse, il y a sa fille Arantxa (Loreto Mauléon). Avec une vision courageuse, elle montre que ce qui est vraiment révolutionnaire et transgressif, c’est l’humanité envers les autres.

Elle continue d’éveiller de bons sentiments, même lorsque la vie frappe sans cesse. Arantxa est la faille à travers laquelle l’espoir s’infiltre dans Patrie.

Une série qui parle moins de ce que l’on croit que de ce que l’on est. Des bribes d’histoires déterminées par un contexte qui peut parfois faire ressortir le pire en nous. Cela nous amène également à nous demander : combien de personnes ont soutenu le terrorisme ?

Comment une idéologie peut-elle nous aveugler autant au point de nous pousser à tuer, menacer, kidnapper ou essayer de soumettre l’autre ? Pourquoi aujourd’hui nous ne connaissons pas l’identité des meurtriers qui n’ont pas encore été identifiés ? Et avons-nous entendu au moins un “Je suis désolé” de la part des bourreaux ?