L’hystérie masculine existe-t-elle ?

· 23 décembre 2018
On entend souvent parler de l'hystérie féminine. Mais peut-on considérer que l'hystérie masculine existe ?

Aujourd’hui, le concept d’hystérie s’est dissout dans d’autres diagnostics. Au XIXème siècle, il avait acquis une grande popularité car il représentait un trouble fréquemment diagnostiqué, surtout chez les femmes. Jean-Martin Charcot, le mentor de Freud, avait en son temps décrit l’hystérie masculine en s’appuyant sur des cas très clairs afin de « déféminiser » cette maladie.

Il est curieux de voir comment l’histoire a tendance à sexualiser certaines catégories, troubles ou dimensions en les étiquetant avec un genre déterminé. Ainsi, n’importe quelle démonstration d’instabilité, d’effusivité émotionnelle, de désordre nerveux accompagné de migraines, de douleurs abdominales, d’abattement, etc, a pendant longtemps été exclusivement attribuée aux femmes.

Au XVIIIème siècle, être hystérique était à la mode chez les hommes. On cherchait à désigner, sous ce terme, des comportements plus raffinés, sensibles et civilisés.

On a peut-être négligé le fait que Sigmund Freud ait essayé de convaincre la Société de Médecine de Vienne en 1886 de l’existence de l’hystérie masculine et de l’étiquette clinique qu’il avait lui-même définie. Cependant, ses collègues n’ont pas voulu accepter ou prêter attention à cette dimension diagnostique héritée d’Hippocrate. À l’origine, elle faisait référence à la façon dont -c’est ce que l’on supposait alors- l’utérus féminin parvenait à altérer le comportement et la volonté de la femme.

Comment accepter l’idée que le genre masculin puisse présenter les mêmes altérations nerveuses, somatisations et comportements dissociatifs? Il semble que l’hystérie masculine ait existé et existe encore; cependant, tout cet ensemble de symptômes est aujourd’hui repris sous d’autres étiquettes, plus ajustées sur le plan clinique.

Freud et l'hystérie masculine

Antécédents de l’hystérie ou douleur passionnelle

Dans une étude réalisée par l’Université de Toronto et publiée dans la revue European Neurology, on nous explique que le concept d’hystérie existe depuis plus de 4000 ans. Certains papyrus égyptiens parlent du phénomène de « l’utérus errant ». Ils nous disent que cet organe pouvait se retrouver dans la gorge de la femme si celle-ci était très passionnelle et souffrait de privation sexuelle.

La première référence historique que nous trouvons à propos de l’hystérie masculine apparaît dans une oeuvre de William Shakespeare. Le Roi Lear définit son affliction comme une douleur passionnelle générée par l’hystérie. Il faudra ensuite attendre le XIXème siècle pour que Jean-Martin Charcot s’intéresse à cette dimension, entre 1865 et 1893.

Pour réaliser ses travaux, il s’est basé sur ceux effectués par des collègues. C’est par exemple le cas de Paul Briquet et de son livre Traité clinique et thérapeutique de l’hystérie. Dans ce traité, la relation entre l’hystérie et l’utérus était mise de côté pour parler d’un trouble mental ayant une origine cérébrale. Le docteur Briquet l’a défini comme une « névrose de l’encéphale » qui affectait aussi bien les hommes que les femmes.

hystérie féminine

Quelles étaient les caractéristiques de l’hystérie masculine ?

Même si Charcot et Freud ont essayé d’être impartiaux au moment de décrire la symptomatologie de l’hystérie sans différencier la féminine de la masculine, les gens avaient une toute autre idée de la chose. Les femmes hystériques, par exemple, présentaient des comportements passionnés, hautement émotionnels et avec des comportements sexuels douteux. Par conséquent, l’hystérie masculine attribuait au genre masculin les traits féminins les plus stéréotypés: la sensibilité, les changements émotionnels et les comportements efféminés.

Par ailleurs, et c’est un fait assez curieux, on a fini par penser, au XIXème siècle, que l’hystérie masculine était due à de l’anxiété. Une anxiété profonde provenant de cette non-manifestation de l’attitude et des rôles clairement « masculins » qu’exigeait la société. D’un point de vue clinique et objectif, Charcot a défini l’hystérie masculine de la façon suivante:

  • L’hystérie, aussi bien féminine que masculine, n’avait rien à voir avec des problèmes sexuels.
  • Les patients présentaient des comportements extrêmes ou, bien au contraire, faisaient preuve de mutisme ou de répression. Certains cessaient de marcher, de manger ou restaient même dans des états végétatifs. Ces changements émotionnels extrêmes apparaissaient juste après un événement critique, comme un accident, une chute grave, ou à cause de l’alcoolisme. 

Il faut signaler que pour Charcot, il n’existait pas de différences entre l’hystérie féminine et l’hystérie masculine. Un peu plus tard, Sigmund Freud a repris son héritage et a approfondi le concept du trauma. Il a cependant préféré se concentrer sur l’hystérie féminine.

 

De l’hystérie masculine au trouble de stress post-traumatique

Ceux qui ont lu le livre « Mrs Dalloway » de Virginia Woolf se souviennent sans doute du terme d’hystérie masculine. Dans ce roman de 1925, Woolf décrit ce terme en l’associant à une idée déjà plus ajustée sur le plan clinique.

Elle l’a utilisé pour décrire les hommes traumatisés rentrant de la guerre. En fait, c’est précisément à partir de ces situations où des milliers de jeunes revenaient du front sans pouvoir réagir qu’on a commencé à utiliser un autre terme: « le choc de l’obus ». 

Petit à petit, l’étiquette de l’hystérie a évolué pour s’ajuster aux réalités cliniques, là où les névroses ou les troubles de stress post-traumatique donnent une idée plus juste de ce type de symptomatologie qui, sans aucun doute, apparaît chez les deux sexes. Il existe encore malgré tout des traces de cette catégorisation péjorative et misogyne.

Pour conclure, il faut souligner la grande évolution de ce terme au fil du temps. En fin de compte, derrière cette hystérie féminine et masculine, nous retrouvions quelqu’un incapable d’assimiler un trauma. Une personne avec une anxiété latente qui ne savait pas comment la canaliser ou l’exprimer…