L'heuristique d'affect : Je pense ce que je ressens

10 janvier, 2020
Dans un monde marqué par la rapidité, les émotions dominent. Il n'y a guère de temps pour réfléchir, pour penser mieux, et ce de manière calme et équilibré. Ainsi, l'heuristique d'affect nous enseigne que la plupart des décisions que nous prenons, nous les prenons en fait en fonction de notre état d'esprit du moment.
 

L’heuristique d’affect nous révèle que les émotions déterminent une grande partie de nos pensées et, par conséquent, de nos propres décisions. Cela est particulièrement vrai, par exemple, dans la façon dont nous nous nourrissons, dans la manière dont nous consommons ou encore dans notre façon de réagir aux difficultés quotidiennes de la vie. Dans de telles situations, on n’a pas toujours le temps pour penser et réfléchir correctement.

Dans un monde pressé, les évaluations basées sur l’aspect purement émotionnel des choses gouvernent une grande partie de notre comportement. Nous aimerions sans doute tous avoir plus de temps pour analyser et traiter la plupart des informations que nous recevons.

Qu’il serait formidable de pouvoir arrêter la trotteuse de la pendule et arrêter le temps, n’est-ce pas ? Nous pourrions ainsi mieux apprécier tout ce qui nous entoure de manière plus sereine.

Cependant, ce n’est pas possible. C’est pourquoi nous donnons souvent des réponses immédiates. Nous faisons des choix en quelques secondes. Ces décisions n’ont pas le temps de transiter dans l’espace mental de l’analyse et de la réflexion. Ainsi, des spécialistes du sujet, tels que Daniel Kahneman, psychologue cognitif, prix Nobel et expert en prise de décision, nous soulignent quelque chose d’intéressant.

 

Quand on pense vite, on pense souvent mal. Et nous le faisons pour une raison très simple. Nous ne nous sentons pas bien. Notre état d’esprit n’est pas toujours le plus favorable. Après tout, les gens ne peuvent pas choisir « comment ils se sentent ». Ainsi, lorsque des émotions plus complexes prennent le dessus, la réalité devient plus compliquée.

Une femme pensant à l'heuristique d'affect

Qu’est-ce que l’heuristique d’affect ?

L’heuristique d’affect nous rappelle que le monde des émotions est plus puissant qu’on pourrait le croire au premier abord. En fait, les neuroscientifiques n’ont pas tort lorsqu’ils soulignent que l’être humain est avant tout une créature émotionnelle qui, un jour, a appris à penser.

D’ailleurs, Antonio Damasio, neurobiologiste cognitif reconnu pour ses travaux de vulgarisation, explique dans L’Ordre Étrange des Choses que les émotions, essentiellement des marqueurs somatiques, influencent une grande partie de notre raisonnement. Ainsi, bien que nous tenions parfois pour acquis que « en contrôlant la pensée, nous dominons les émotions », en réalité les choses ne sont pas aussi simples qu’elles le paraissent.

 

L’heuristique d’affect : des réponses rapides aux besoins quotidiens

Une heuristique est un raccourci mental. C’est une stratégie que nous utilisons pour résoudre un problème spécifique de manière rapide et simple. De cette façon, nous comprenons que les heuristiques d’affect sont des réponses et des choix que nous faisons inconsciemment en fonction de ce que nous ressentons à ce moment.

Ces évaluations se basent uniquement sur les émotions et non sur la réflexion. Elles sont rapides et automatiques. Cela signifie-t-il que toutes les décisions que nous prenons dans le cadre de ces heuristiques sont mauvaises ? La réponse est « non ». Comme l’expliquent Slovic, Finucane, Peters et MacGregor (2002), les heuristiques d’affect sont également basées sur nos expériences.

En voici 2 exemples concrets :

 
  • Quand je passe une mauvaise journée au travail, je fais du shopping. Je le fais parce que je sais qu’à d’autres occasions, cela m’a fait du bien, et j’aime ce sentiment. Cependant, cela implique un risque ⇒ Je vais finir par acheter des choses dont je n’ai pas besoin
  • Je suis chargé de recrutement dans une entreprise. En cette fin d’après-midi, je dois choisir un candidat parmi tous ceux que j’ai interviewés dans la journée. Je vais donc choisir celui qui m’inspire le plus confiance. Et ce, indépendamment de sa formation et de son expérience. En effet, en d’autres occasions, j’ai fait des choix qui se sont avérés judicieux de cette manière

Des études comme celles menées par le Dr Paul Slovic, de l’Université de l’Oregon, indiquent que ce type de jugement fondé sur l’heuristique d’affect se produit lorsque les gens n’ont pas le temps de réfléchir ou lorsque notre état de motivation est bas. Nous ne pouvons alors pas penser clairement ni de façon plus rationnelle.

 
L'heuristique d'affect et la prise de décisions

 

Que se passe-t-il si je prends toutes mes décisions sous le contrôle de mon ressenti ?

L’heuristique d’affect nous démontre que ce type de « raccourci mental » est responsable d’une grande partie de nos décisions. Et ce, qu’elles soient grandes ou petites. Cependant, guidé par les émotions, il est malgré tout possible parfois de prendre de bonnes décisions.

Néanmoins, bien souvent, lorsque nous agissons de façon automatique et purement émotionnelle, il en résulte des comportements négatifs et parfois nuisibles pour nous-mêmes. Les conséquences peuvent être diverses. Par exemple, on peut souffrir d’un trouble de l’alimentation, d’un comportement de dépendance ou simplement prendre une décision que l’on finit par regretter par la suite.

 

Cependant, pour éviter, ou tout du moins contrôler, ce type de comportement, il ne s’agit pas non plus de complètement exclure la composante émotionnelle de notre pensée. Les émotions font partie de nous et, par conséquent, nous ne devons pas les mettre de coté. Au contraire, nous devons les comprendre, les gérer, les intégrer et les contrôler.

Le Dr Daniel Kahneman, explique dans son livre Penser Lentement, Penser Sûrement, que nous devrions privilégier une pensée plus lente et plus réfléchie sans suivre nécessairement notre première envie. L’équilibre entre les émotions et la logique ainsi que le contrôle des sentiments par une réflexion appropriée, nous aide finalement à prendre des décisions plus réfléchies, plus sûrs et souvent bien meilleures. Essayons au moins de mettre cela en pratique.

 

 
  • Kahneman, Daniel (2015) Pensar rápido, pensar despacio. DeBolsillo
  • Kahneman, Daniel (2005) Heuristics and biases. Cambridge University
  • Kahneman, D., & Frederick, S. (2002). Representativeness revisited: Attribute substitution in intuitive judgment. In T. Gilovich, D. Griffin, & D. Kahneman (Eds.), Heuristics of intuitive judgment: Extensions and applications (pp. 49–81). New York: Cambridge University Press.
  • Slovic, P., Finucane, M. L., Peters, E., & MacGregor, D. G. (2002). The affect heuristic. In T. Gilovich, D. Griffin, & D. Kahneman (Eds.), Heuristics and biases: The psychology of intuitive judgment (pp. 397-420). New York: Cambridge University Press.