Le mythe du match nul et le pacifisme

21 octobre, 2020
Le mythe du match nul est le nom que Claude Lévi-Strauss a donné à une pratique menée par la communauté Gahuku-Gama de la Nouvelle-Guinée. Ce mythe nous montre que le jeu n'est pas seulement un acte de loisir : il représente aussi les valeurs d'une société.

Le mythe du match nul fait principalement référence à une culture de Nouvelle Guinée appelée Gahuku-Gama ou Gahuku-Kama.

Cette communauté a des coutumes et une morale très différentes de celles de l’Occident, surtout en ce qui concerne la compétitivité et le conflit. Ce groupe humain fait tout ce qui est son pouvoir pour maintenir l’harmonie entre les siens.

Il faut souligner que le mythe du match nul a été décrit par Claude Lévi-Strauss, le père de l’anthropologie moderne, dans son livre La pensée primitive. La culture Gahuku-Gama a été isolée du monde occidental jusqu’en 1930, date où elle est entrée en contact avec des missionnaires qui venaient essentiellement d’Europe.

Lévi-Strauss raconte que les missionnaires leur ont appris à jouer au football. Les Gahuku-Gama ont alors adapté la pratique de ce sport à leurs propres valeurs et coutumes.

De façon très surprenante, ils n’ont pas voulu faire de ce jeu un affrontement entre adversaires. Ils étaient capables d’y jouer des journées entières, de sorte à ce que le match soit nul. C’est de là qu’est né le mythe du match nul.

« Ne prévaloir sur rien, et que rien ne prévale sur nous en vaut la peine, comble, a un sens, est magnifique et apaisant. »

– Joaquín Araújo –

Le mythe du match nul : le jeu représente aussi les valeurs de la société.

Le mythe du match nul

Pour les Gahuku-Gama, il est inacceptable que certains êtres humains deviennent des gagnants et que d’autres, pour des raisons évidentes, se transforment en perdants.

Ces deux conditions leur semblent très dégradantes et vont à l’encontre de leur stabilité en tant que groupe. C’est pour cela qu’ils ont fait évoluer la pratique du football : ils ont transformé ce jeu en mythe, le mythe du match nul.

Pour ce groupe humain, la solidarité est une valeur fondamentale. Ainsi, ils ne pouvaient pas accepter un jeu dans lequel l’objectif était de faire en sorte qu’une équipe s’impose.

Les Gahuku-Gama accordent une grande importance à l’effort et il leur paraissait très injuste qu’il y ait des perdants alors que tous les joueurs faisaient de leur mieux. Par conséquent, chez ce groupe humain, un match de football peut durer plusieurs jours.

Mais l’objectif de match nul ne signifie pas qu’une équipe fasse des concessions à l’autre, car cela serait un manque d’honnêteté.

On cherche ici à ce que les deux équipes réussissent à évoluer jusqu’au moment où elles se retrouvent à égalité en matière de conditions. Le mythe du match nul fait que chacun devient à la fois gagnant et perdant.

Rivaliser et être à égalité

On pourrait penser que les Gahuku-Gama représentent un cas exceptionnel. Bon nombre de théories affirment que la guerre, la compétition et le conflit sont propres à la nature humaine. C’est peut-être vrai en principe, mais beaucoup de cultures promeuvent la solidarité de façon décisive, au lieu de s’attacher à la compétition et à la confrontation.

Des évidences nous indiquent que les cultures qui ont existé avant la Grèce antique étaient aussi comme cela. Il y a aussi des groupes humains, comme les Esquimaux, qui n’ont jamais connu la moindre guerre au cours de leur longue histoire.

Même si ces peuples vivent dans des zones où les ressources sont faibles, ils ont compris qu’au lieu de rivaliser pour ce qu’ils trouvent, la solution consiste à être solidaires dans l’intérêt commun. C’est aussi une forme de match nul.

À l’autre bout du monde, en Patagonie, nous trouvons des communautés avec des coutumes et des valeurs similaires. Par exemple, les Yagans, ou Yámanas, qui ne sont malheureusement plus nombreux à cause de “l’homme blanc”, n’ont aucune trace de guerre dans leur histoire ou même de confrontation physique avec d’autres communautés.

Le mythe du match nul est un concept de Claude Lévi-Strauss.

Le match nul dans la vie quotidienne

Nous connaîtrions beaucoup moins d’anxiété, de stress et de dépressions si nous étions plus ouverts au message que nous envoie les communautés que nous venons de citer. Une bonne partie de nos problèmes vient de l’idée de victoire ou d’échec qui nous empêche de dormir et du fait que nous nous sentions inférieurs ou supérieurs aux autres.

Le mythe du match nul nous parle d’une volonté collective de grandir. Il nous dit qu’il ne suffit pas d’évoluer individuellement : la tâche n’est complète que lorsque nous réussissons à faire en sorte que d’autres évoluent avec nous.

Nous nous sentons tous plus calmes lorsque nous parvenons à une certaine équité, un principe de justice universelle qui fait que nous estimons autant les autres que notre propre personne.

Le mot faire match nul (ou égaliser) a une étymologie très intéressante. Si nous l’étudions de plus près, il nous ramène à la racine latine « pactare » qui a ensuite mené au mot italien « impattare ».

Dans son acception d’origine, ce terme signifiait « se mettre d’accord, faire la paix ». Et c’est précisément ce que font ces cultures millénaires à travers le jeu et les coutumes quotidiennes : construire la paix individuelle et collective.

Araújo, J. (1996). XXI, siglo de la ecología: para una cultura de la hospitalidad. Espasa.