La routine, un océan aux eaux profondes

· 4 novembre 2017

Que vais-je faire aujourd’hui ? Et bien, la même chose que ce que j’ai fait hier et ce que je continuerai à faire demain : ce que me dicte la routine. Je me lèverai, je déjeunerai, je m’habillerai, je sauterai dans le premier métro que je verrai, à toute vitesse, ou bien le perdrai, j’arriverai en retard ou pile à l’heure, je croiserai mes collègues, je ferai disparaître quelques papiers de mon bureau, y poserai d’autres, boirai un café à la pause et aurai une conversation insipide sur le dernier épisode de la série qui est passée hier.

Je quitterai le travail plus tard, pour prendre de l’avance et ainsi pouvoir sortir avec mes ami-e-s vendredi soir. Chez moi, les choses habituelles de la maison m’attendront, bien sûr. Je regarderai un film et je m’écroulerai dans mon lit en imaginant des possibilités pour une autre vie car la mienne n’en propose pas beaucoup. La routine, évidemment.

Raphaëlle Giordano a peut-être raison quand elle dit que notre deuxième vie commence quand nous nous rendons compte que nous n’en avons qu’une. Que le coup de feu de départ ne retentit que lorsque nous vivons une expérience au cours de laquelle nous voyons toute notre vie défiler en une fraction de secondes. Une expérience étrange, décrite comme magique par celleux qui l’ont vécue, parce qu’elle a ce pouvoir de mettre de l’ordre dans nos priorités.

Ce type d’expérience a aussi un autre pouvoir : nous nous rappelons que le futur que nous pensons vivre n’est plus une certitude.

homme fuyant la routine et grimpant vers les étoiles

L’homme, un être routinier

Celleux qui en comprennent le plus sur la vie disent que l’homme est un être routinier et qu’il n’y a rien de tel que l’habitude pour transformer sa volonté, la nôtre, et sa manière de penser, la nôtre. Ce serait comme l’habit qui fait le moine : fréquemment, constamment, fervemment. Ce chasuble qui nous habille tous les jours pour que nous ne traversions pas la vie complètement nu-e-s et vulnérables.

Tout cela nous ramène à la routine. Un ordre qui se répète de manière plus ou moins invariable et qui nous apporte de la sécurité. Qui écarte aussi les doutes ; il nous donne des stratégies que nous connaissons déjà pour aborder des problèmes qui apparaissent fréquemment.

Par ailleurs, la routine fait économiser une énorme quantité d’énergie. C’est comme introduire un programme qui s’exécute tout seul ; nous n’avons pas à y réfléchir, nous n’avons pas non plus à le créer. Nous l’avons déjà fait une fois et nous l’avons poli au fur et à mesure du temps. Par exemple, au tout début, nous prenions le bus pour aller au travail mais, un jour, la ligne a été changée ; nous avons donc découvert que le métro nous permet d’y arriver beaucoup plus rapidement. La réalité et le succès de nos stratégies sont ce qui remplit notre agenda.

Vous imaginez penser tous les jours : que vais-je déjeuner ? Comment vais-je aller au travail ? A quelle heure vaut-il mieux que je prenne ma pause ? Il s’agit de doutes qui, dans notre programme, perfectionnés à travers le temps, sont déjà résolus. Alors, pourquoi créer un problème là où il n’y en a pas ? Pourquoi gâcher des ressources pour survivre alors que nous avons une routine ?

La majorité des choses qui nous arrivent dans la vie dépendent de ce qui se trouve dans notre tête.

La routine, une aide ou une prison ?

Cependant, il peut arriver un moment où, si cette routine est trop rigide et ne nous permet pas de respirer, nous pouvons finir par étouffer. Vous connaissez sûrement cette sensation.

Ce qui nous aidait il y a quelque temps s’est désormais transformé en une cellule où l’oxygène manque. Nous pensons à la briser, nous avons même ce fantasme de le faire réellement mais, par la suite, dans la réalité, ne pas suivre de routine quotidienne suppose – du moins au début – monter une côte avec un très fort dénivelé : sortir de notre zone de confort. C’est comme si nous le voulions mais, en même temps, ne le voulions pas. Et, devant ce doute, nous finissons par faire ce que nous avons toujours fait.

Mais quels sont les symptômes de cette espèce de « rutinitis aiguë » ? Il y en a plusieurs : manque de motivation, sensation de fatigue, certaine mélancolie ou nostalgie, changements d’humeur, apathie, désenchantement… et cette sensation étouffante que nous avons tout – ou presque tout – pour être heureux-ses mais que nous ne le sommes pas.

Nous parlons de cette sensation de vide, indéterminée et angoissante, pour laquelle nous sommes incapables d’identifier une origine claire. D’un autre côté, tous les changements que nous avons imaginés, quand nous y réfléchissons bien, nous semblent un peu absurdes : pourquoi essayer de reprendre le bus pour aller au travail si nous savons déjà que nous allons mettre plus de temps ? Pourquoi changer notre déjeuner s’il nous convient et s’il nous donne de l’énergie toute la matinée ?

Nous parlons également d’une absence de nouveaux objectifs qui substituent ceux que nous avons déjà atteints. Ces nouveaux objectifs ne constitueraient que la partie visible de l’iceberg mais, en réalité, ils nous apportent de la joie. Ainsi, quand nous n’en avons pas, il est très compliqué de voir apparaître cet enthousiasme.

Cet étouffement à cause de la routine est peut-être une légère maladie propre aux personnes qui ont les ressources suffisantes pour se préoccuper de problèmes superficiels… ou peut-être pas car, s’il y a bien quelque chose de vrai, c’est que si nous le combinons à d’autres éléments comme la solitude, nous voyons qu’il s’agit de l’une des raisons les plus habituelles qui poussent les patient-e-s à consulter un-e professionnel-le. En d’autres termes, il s’agit de l’une des causes principales de leur souffrance.

Giordano nous dit dans son livre, en plaisantant à moitié, que cette prison créée par la routine a tellement de pouvoir qu’elle peut faire baisser la cote d’humour d’un pays entier.

montgolfiere qui fuit la routine

La routine, oui ou non ?

La meilleure façon de rompre avec la routine et avec la planification est d’avoir recours à l’improvisation. Il faut faire de nouvelles activités, celles qui attirent notre attention, mais aussi, de temps en temps, en essayer une qui n’a rien à voir avec nos goûts et que les autres nous recommandent. Cela nous surprendra peut-être, et la surprise peut être la meilleure solution pour briser la porte de la cellule dans laquelle nous sommes prisonnier-ère-s.

Ainsi, il y a une dimension spéciale, celle de la personnalité ; nous parlons ici « d’ouverture à l’expérience ». Cette dimension doit être cultivée – du moins, de temps en temps – si nous ne voulons pas que la routine se nourrisse, jour après jour, et se transforme en un monstre tout-puissant qui fait disparaître toutes nos forces.

Nous pouvons donc dire que la routine suppose une énorme économie d’énergie mais peut aussi se transformer une énorme entrave si nous cessons de la dominer et nous laissons contrôler par elle. La même chose se produit quand le risque perd tout son charme face à tout ce qui semble sûr et tout ce que nous avons vécu continuellement…