La controverse entre Freud et Jung

11 mars 2020
Si la figure de Sigmund Freud est importante pour comprendre l'origine de la psychanalyse, celle de Carl Gustav Jung l'est tout autant.

Né en Suisse en 1975, Jung fut l’un des psychanalystes les plus importants pour la naissance et la constitution de l’orientation psychanalytique. Jung s’est beaucoup intéressé au travail de Freud. Néanmoins, certaines de ses positions théoriques se sont éloignées de celles de Freud. En raison de cet éloignement, Jung a d’ailleurs été expulsé de la Société psychanalytique internationale de l’époque. C’est pourquoi la controverse entre Freud et Jung est réellement importante, notamment pour les chercheurs en psychanalyse et les historiens intellectuels.

La controverse entre Freud et Jung renvoie à des actions concrètes qui ont donné forme à la psychanalyse que nous connaissons aujourd’hui (1). Dans ce contexte, les stratégies rhétoriques et de légitimation de Freud ainsi que le mouvement psychanalytique qui a pour but d’instituer, de perpétuer et de contrôler la pratique psychanalytique sont spécialement importants. La ségrégation et l’expulsion des dissidents a également été une question primordiale.

Comment la controverse entre Freud et Jung a-t-elle commencé ?

L’hypothèse la plus solide au sujet de la tolérance de Freud vis-à-vis des dissidences claires et précoces de Jung met l’accent sur le rôle stratégique du psychiatre suisse dans la consolidation et la diffusion du mouvement psychanalytique naissant (2).

Il semblerait que Freud ait déclaré des années avant la controverse l’importance stratégique de Jung et des suisses pour la survie de la psychanalyse (2). En mai 1908, Sigmund Freud avoue même à Karl Abraham que c’est « grâce à l’apparition de Jung sur la scène que la psychanalyse a échappé au danger de se transformer en un sujet national juif ».

L’année 1912 est considérée comme l’année la plus complexe pour la relation privée entre Freud et Jung. Freud a tenté, d’une certaine manière, de réfuter les théories de Jung, tout comme il l’avait fait avec celles d’Adler. Ce fait a clairement marqué le début de la controverse entre Freud et Jung. N’étant pas d’accord avec les théories de Jung, Freud disait alors que les contributions de Jung étaient inutiles. Cette controverse évidente entre les deux psychanalystes a considérablement affecté la psychanalyse.

Des psychanalystes de renom

La réaction de Freud vis-à-vis des études de Jung

À la première lettre dans laquelle Jung expose synthétiquement ses différents points de vue au sujet du caractère symbolique du tabou de l’inceste, Freud répond qu’il considère son innovation comme étant régressive et excessivement adlérienne.

À cela, indigné et triste, Jung répond la chose suivante : « Qu’elles sont intenses les raisons affectives contraires à mes propositions qui s’élèvent en vous. » (McGuire & Sauerländer, 2012) Dans cette même réponse qui date du 8 juin 1912, Jung mentionne également ses futures conférences en Amérique. Freud signalera à Jung que ses interprétations sur le tabou de l’inceste et sur la libido sont erronées.

Une nouvelle lettre datée du 18 juillet 1912 écrite par Jung parvient à Freud. Ce dernier explique à Freud que la réussite ou l’échec de son jugement négatif sur l’innovation du thème de la libido et de l’inceste sera une affaire réglée suite à la réussite ou à l’échec de ses propres travaux (2).

Freud interprètera cette réponse comme un « renoncement formel à leurs, jusque lors, échanges amicaux ». Il manifestera également sa tristesse, pas tellement pour des raisons personnelles, mais pour le futur de Verein (association) et de la cause de la psychanalyse (3).

Quatre ans plus tard, en 1916, Jung publie un ouvrage qui regroupe ses études sur le symbolisme et la libido. Comme il fallait s’y attendre, cet ouvrage n’est pas bien reçu par Freud et ses camarades.

Les conférences de Jung en Amérique

Les conférences en Amérique constituent un autre des succès qui ont marqué des différences entre Jung et Freud. Ces conférences se sont déroulées au cours du mois de septembre de l’année 1912 au sein de l’Université de Fordham. Pour Freud, ces conférences ont constitué un motif d’objection.

« J’ai également exposé, naturellement, mes points de vue en partie divergents par rapport aux opinions maintenues jusqu’à présent. Je fais notamment référence à la théorie de la libido. J’ai constaté que ma conception de la psychanalyse se faisait beaucoup d’amis, lesquels avaient manifesté des doutes jusque lors au sujet du problème de la sexualité dans la névrose. »

-Freud, 11 novembre 1912-

Jung s’empressera d’affirmer qu’il espère que Freud acceptera peu à peu ses innovations, car elles représentent des efforts intellectuels qui requièrent un jugement objectif. Jung soutient qu’il n’associe pas Freud à un dogme.

Comme déjà commenté lors de ses propres conférences en Amérique du Nord, le psychanalyste suisse considère que ces reformulations n’impliquent pas une division du mouvement psychanalytique. Selon lui, « de tels séismes peuvent seulement exister en matière de foi ; la psychanalyse est, elle, consacrée à la connaissance et à ses formulations toujours changeantes ». (4)

Dans ce contexte, aussi bien Freud que ses compagnons psychanalystes comme Ferenczi commencent à parler mal de Jung. Ils le considèrent comme un « mystique incompréhensible et un occultiste ». À propos de cette dévalorisation de son travail et aux autres qui suivirent, Jung dira la chose suivante :

« Beaucoup de psychanalystes font un mauvais usage de la psychanalyse afin de dévaloriser d’autres psychanalystes et leurs progrès en faisant des insinuations qui reflètent leurs complexes ».

-Jung, décembre 1912-

Carl Jung et sa controverse avec Freud

 

La proposition politique de Freud à Jung

Freud offre formellement à Jung un poste en tant que collaborateur dans la nouvelle revue qu’il prétend créer. Le 3 décembre 1912, en guise de réponse, Jung rappelle à Freud sa fixation au sujet de la névrose. Freud lui propose de « s’occuper plus jalousement de la propre névrose que celle de son prochain. » (2)

Le mécontentement de Jung vis-à-vis de l’attitude freudienne et de celle des autres psychanalystes quant à ses innovations se retrouve condensé dans une phrase qu’il écrit dans une lettre datée du 18 décembre 1912.

« Lorsque vous serez vous-même libéré complètement des complexes et cesserez de jouer au père de famille qui pointe constamment du doigt les points faibles de ses enfants, alors j’accepterai d’extirper mon manque d’unité condamnable une bonne fois pour toutes. »

-Jung, 18 décembre 1912-

La fin de la relation privée et de la controverse

La correspondance entre les deux professionnels commence à diminuer à partir de ce moment-là. La controverse entre Freud et Jung devient alors plus claire. C’est dans ce contexte que, en 1913, se déroule le IV Congrès international de Psychanalyse ; les deux psychiatres y participent.

De manière générale, l’historiographie psychanalytique, avec les théories freudiennes en tant que fondements, a soutenu le comportement inadéquat et erratique de Jung à ce congrès (2). Néanmoins, d’autres sources décrivent une perspective différente.

Entre octobre 1913 et avril 1914, différentes critiques psychanalytiques sur l’œuvre de Jung voient le jour. La violence de ces critiques provoque la démission du président de l’Association psychanalytique internationale qui n’est autre que Carl Jung.

La relation entre Freud et Jung ainsi que celle qu’ils entretiennent avec le mouvement psychanalytique ont été problématiques. La relation personnelle et professionnelle entre les deux psychanalystes a commencé comme une relation formelle et a évolué en une tutelle paternaliste de la part de Freud. À la fin, l’éloignement de Jung est manifeste.

L’aveuglement de Freud vis-à-vis de Jung a été teinté d’intenses émotions. Ces émotions sont très palpables dans la correspondance entre les deux psychiatres, laquelle est à l’origine de la controverse qui fait l’objet de cet article. Néanmoins, nous pouvons dire que la relation entre ces deux psychanalystes de renom a beaucoup apporté à l’histoire. (4)

 

  1. Sulloway, F. J. (1991). Reassessing Freud’s case histories: The social construction of psychoanalysis. Isis, 82(2), 245-275.
  2. McGuire, W., & Sauerländer, W. (2012). Sigmund Freud & Carl Gustav Jung: Correspondencia.
  3. Paskauskas, A. (2001). Sigmund Freud – Ernest Jones. Correspondencia completa, 1908-1939. Madrid: Síntesis.
  4. Fierro, C. (2015). A Cien Años de’Historia del Movimiento Psicoanalítico’: La Controversia Freud-Jung desde la Historia Crítica de la Psicología. Revista Peruana de Historia de la Psicología, 1(1), 7-27.