J’échange ma fée marraine contre un balai

· 13 juin 2015

Je refuse d’être une princesse. Je ne veux pas de tous ces vêtements, ni de ces boucles d’or et de perles.

Je déteste mon château enchanté, ma solitude derrière laquelle se cache en fait mille ombres.

Je ne veux pas de cette prison dorée.

De cette tour, de cette captivité. Je refuse d’attendre qu’on vienne me sauver.

Je ne veux pas de cette fragilité, ni de cette beauté.

Je renonce à mes privilèges, à mon statut de princesse, à mon château.

Je ne veux pas de cette fée marraine qui me donne de beaux vêtements pour aller danser. Je ne veux pas non plus de carrosses enchantés ou de majordomes.

J’échange ma fée marraine contre un balai.

Par pitié, donnez-moi un balai.

Je préfère être une sorcière.

J’aime les crapauds et les lézards.

Je n’aime pas les écureuils, les lapins ou les faons. Je veux jouer avec des dragons.

Je ne veux pas de cette candeur, ni de cette innocence. J’échange mon royaume contre l’astuce et la sagacité.

Je préfère la nuit au jour. L’obscurité à la lumière. Il n’y a que dans les ténèbres que je suis moi-même.

Je veux me sauver seule, sans attendre que les autres le fassent pour moi. Je veux croire en moi, me faire confiance.

Est-ce possible ?

Je ne veux pas passer le restant de mes jours à observer l’horizon, à attendre de voir arriver mon prince charmant sur son cheval pour me sauver. Qui est ce Monsieur ? Et pourquoi devrais-je vivre heureuse pour toujours à ses côtés ?

Je veux enfourcher mon balai, aller retrouver ce fameux prince, et passer une nuit blanche avec lui.

Je veux sortir de ma tour. Voler avec la lune et les étoiles.

Car quand les princesses dorment, les sorcières, elles, volent.

Je veux rencontrer d’autres sorcières, d’autres brigands, et apprendre d’eux. De leur imagination, afin de gagner la bataille face aux rois et aux princesses.

Je veux voler en toute liberté. Toute la nuit. Rentrer au lever du jour et dormir jusqu’au soir. Et oublier le petit pois sous les vingt matelas.

Je ne veux pas attendre qui que ce soit. Je ne veux pas avoir à faire à ces reines frustrées par la crise de la quarantaine, ni à ces marâtres jalouses qui voudraient enfermer mon coeur dans un coffre, ni à ces rois qui acceptent de me marier dans le seul but d’élargir leur royaume.

Je ne veux pas qu’on me voit, qu’on me coiffe ou qu’on me donne le bain.

Je ne veux pas chanter avec les moineaux. Je veux voler avec eux.

Je préfère sentir, respirer, vivre, aimer et souffrir. Il n’y a qu’en se confrontant à la souffrance qu’on peut se découvrir soi-même. Je rêve de toucher le fond, de me renier moi-même, et de renaître de mes cendres.

Les princesses ne s’exposent pas, ne choisissent pas, n’échouent pas. Les princesses ne souffrent pas. Résignées, elles acceptent leur destin écrit à l’avance et attendent patiemment, persuadées que le prince charmant avec qui elles se marieront et auront beaucoup d’enfants finira par venir les retrouver. Car c’est ce qu’on leur a promis ; elles ne remettent rien en question, ne réfutent rien, ne doutent de rien.

Et, moi, je ne veux pas être une princesse.

Moi, je veux choisir mon prince charmant. Et d’ailleurs, rien ne dit qu’il sera prince, ou même charmant.

Je veux un brigand. Je ne veux pas qu’il m’ensorcelle, mais qu’il me rende heureuse chaque jour.

Je ne veux pas qu’il ait un château où il puisse me mettre à l’abri, je préfère qu’il ait des yeux qui me fassent tomber dans l’abîme. Avoir le vertige à ses côtés. Qu’il ne me promette pas le luxe, mais la lutte.

J’échange mon beau prince contre un brigand.

Qu’il m’aime en tant que sorcière, pas en tant que princesse.

Qu’on soit à ses trousses, pour que chaque jour, si on veut survivre, on doive se cacher dans un endroit différent. Qu’il me fasse la cour avec son inconvenance, pas avec son sourire.

J’échange mon mariage et mon amour éternel contre la liberté et la folie.

Moi, je ne veux pas d’un conte avec une fin heureuse. Je veux écrire une nouvelle histoire chaque jour.

Car je ne suis pas de celles qui veulent se marier, je préfère profiter de ma liberté.

Vivre dangereusement, ou bien mourir en tentant de le faire. Etre heureuse d’être vivante. Profiter de chaque jour comme si c’était le dernier. Car demain, peut-être me jugera-t-on, peut-être finirai-je au bûcher.

Car les sorcières brûlent au bûcher, mais les princesses on les laisse en vie.

Voilà pourquoi je fais don de ma fée marraine. Alors s’il vous plait, en échange, donnez-moi un balai.