Il ne suffit que d’un instant pour que tout change

7 octobre 2017 dans Psychologie 0 Partagés
un instant et tout change

C’est un jour normal, paisible au beau milieu de personnes marchant dans les directions trouvées, étrangères à l’instant qui arrivera et qui changera tout. Nous avons remonté dans le temps à Barcelone. La semaine prochaine, les vacances se terminent et la nouvelle année commence. Cette année si individuelle, qui pour beaucoup commence en septembre.

Je m’efforce de marcher doucement, pour ne pas la réveiller. Elle n’apprécie pas la chaleur qui à cet instant et à cette heure est déjà imposée par le soleil, depuis le ciel. Heureusement, il y a de l’ombre. Ils paraissent tous la suivre, en cherchant la trêve. Le bracelet est trop grand pour moi et danse sur mon poignet. Je me souviens du dernier passage par la plage : le sable brûlait, l’air pas tant que cela.

Tous les visages portent en eux un message : celui d’être peut-être sortis trop tôt de la maison, ou de l’hôtel, du gîte ou de l’appartement, de la maison de certain-e-s ami-e-s. Autour de moi, le monde entier paraît représenté. Un monde distrait par les étalages, les fleurs ou les terrasses sont sollicitées pour accueillir, au moins pendant quelques minutes, une conversation d’une quelconque langue.

Cette rue qui paraît unir l’Espagne avec le reste de l’Europe, mais également avec l’Amérique et l’énigmatique Orient. Pour Hemingway, il s’agit du tracé le plus beau que ses yeux aient pu contempler, avec de l’ombre ou sans elle. Mais tandis que l’amour marche de pair, démontré de manières très différentes, un cri interrompt le calme, comme l’éclair précédant n’importe quelle tempête…

las ramblas

En un instant, la tranquillité fait place à la terreur

Une fourgonnette circule là où elle ne devrait pas. Elle va très vite, mettant fin à des vies, causant la douleur et laissant des corps, couchés sur le sol, qui ne marcheront plus jamais sur aucun continent. En un instant, le désarroi se reflète sur tous les visages, puis laisse ensuite place à la panique. Je cours et la petite se réveille, elle pleure et elle crie, car de la même manière que les autres, elle ne sait pas ce qui se passe, ni ce qui l’a réveillée de son sommeil. Dans l’atmosphère, elle ne respire ni mer ni sel, mais sang et peur.

En un instant, tout a changé…

Je cours en tenant fermement la poussette, comme s’il n’y aurait plus de lendemain – « Qui sait s’il y en aura un ? », une vérité qui, ignorée, m’a rarement donné des frissons – avec les pulsations accélérées et le cœur serré. Je veux seulement sortir d’ici.  Soudain, quelque chose me frappe et je tombe, un coup sourd, la poussette continue de fuir et se perd tandis que mes yeux se ferment. Dans ma tête, l’écho lointain des derniers cris désespérés continue de sonner. L’amour est tombé au sol car désormais, plus personne ne le tient par la main, il est maintenant en mille morceaux.

En un instant, toutes les roses deviennent noires…

Je remarque comment on me retourne et un bruit sourd me traverse tout le corps. Penser me coûte énormément. Je tente de donner à mes yeux l’ordre de s’ouvrir, mais ils n’obéissent pas. Je leur demande, et ensuite je leur implore, je veux qu’ils me permettent de sauver cette espérance qui s’est échappée de mes mains au milieu de l’horreur.

Le bruit des sirènes s’enfonce comme des poignards dans mes tempes, la douleur arrête d’être celle d’un cauchemar et devient réelle jusqu’à devenir la plus incrédule. Quelqu’un tente de me traîner avec difficulté, mais il ne peut pas. Il me laisse au sol, maintenant deux personnes tentent de me déplacer. L’une a des mains petites et douces, l’autre a des mains qui paraissent avoir parcouru le monde en levant l’ancre.

J’essaie de dire Amaia, comme pour invoquer une incantation, pour qu’elle revienne. Je devine que nous sommes arrivé-e-s dans un lieu sûr, car plus personne ne me déplace et quelqu’un me prend le poignet avec douceur. On me prend le pouls, à peine perceptible, du fait de la tension qui m’entoure. Quelqu’un me parle, on essaye de me réveiller. On me tapote le visage avec gêne et on répète mon nom.

entraide

Un instant pour recommencer à voir, toute une vie pour expliquer

Je souhaite recommencer à voir parce que dehors, quelque part, quelque chose est plus important que moi. C’est un ressenti que tu comprends lorsque tu deviens mère. Ce jour où tu comprends que tu ne seras plus jamais la même, et où tu inaugures les craintes. Une longue liste, effrayantes si on y pense en détail. Mais je ne me suis pas imaginée, que cela pourrait être moi qui serais dans ce lieu, entourée de périmètres de sécurité et de policiers dans lequel une tragédie venait d’avoir lieu. Je ne m’étais pas imaginée qu’en un instant, je pourrais perdre autant…

J’ouvre les yeux et la douleur s’intensifie. C’est le bras, mais aussi, la hanche, le dos et la jambe droite. Je tente de prendre mon souffle et oui, je dis Amaia, c’est ma réponse, l’unique que j’ai à ce moment pour m’identifier, me donner un nom. A cet instant, je ne me souviens pas de mon nom, je cherche uniquement le bleu céleste à pois blancs. J’ai toujours détesté la poussette que désormais j’aspire à retrouver. Je ferme les yeux et je prends ma respiration. Au fond, je la vois. Je le signale et quelqu’un court et m’approche la poussette : une des roues est cassée et il est difficile de l’approcher.

Amaia. Je lui ai donné ce nom car en elle, j’ai vu la même fraîcheur et la même vie que dans un paysage Basque. Vert, intense, pluvieux et mystérieux. Je n’écoute pas, je cherche seulement du regard, un quelconque bruit qui me paraît lointain. On me libère la main et je prends appui contre le sol. Le sang qui remplit ma gorge rend mes efforts glissants.

Je souhaite me pencher et entendre son cri. Ce cri fait naître en moi une question, comment vais-je lui expliquer ce qu’il s’est passé quand elle sera grande, comment vais-je lui raconter que quelqu’un a essayé de la tuer avant même qu’elle n’ait pu commettre sa première erreur ou prononcer son premier mot.

Cependant, elle devra d’abord comprendre elle-même, qu’elle avait commis beaucoup… Et qu’à cet instant, tout le monde lui paraissait très petit en comparaison à ce qu’elle aurait pu perdre en un clin d’œil, yeux qui maintenant pouvaient se fermer en paix.

Amaia…

A découvrir aussi