Fight Club, une destruction de la contemporanéité

· 5 septembre 2018

Le XXème siècle a été un siècle de changements. Il a commencé par des guerres et a terminé par des progrès technologiques frénétiques. Des progrès qui ont débouché sur la société de consommation que nous connaissons actuellement. Fight Club (David Fincher, 1999) a mis un point final à ce siècle et a marqué le début du XXIème d’une manière sauvage, brutale et peu optimiste. Chaque phrase, chaque scène, chaque coup, tout ce qu’il présente génère une réaction chez le spectateur.

Fight Club est une critique acerbe de la société, un coup dur pour beaucoup d’entre nous qui nous sentons parfois identifiés au personnage sans nom incarné par un magnifique Edward Norton. Beaucoup ont critiqué le film. Certains se sont sentis mal à l’aise et d’autres y ont vu un chef-d’oeuvre qui clôturait à merveille le XXème siècle.

Non, ce n’est pas un film à voir tranquillement en mangeant du pop-corn. Ce n’est pas non plus un film qui éveille le sentimentalisme le plus forcé du cinéma. C’est un film qui réveille le spectateur, dans le sens le plus strict du terme. Les avertissements en début de film nous préviennent déjà que nous allons recevoir un coup. Un coup à l’ego, un coup à l’estomac.

Le personnage principal, dont le nom n’est pas mentionné, est le fidèle reflet d’un homme victime de son époque: esclave de son travail, il souffre d’insomnie et perd son temps à acheter des objets chez IKEA. Son unique bouffée d’air frais, il la trouve dans une thérapie de groupe. Une thérapie à laquelle assistent des personnes souffrant de maladies comme le cancer, afin de rendre leur situation plus « facile ».

Tout cela finit par changer lorsqu’il rencontre Marla, un personnage clé et, un peu plus tard, Tyler Durden (ou plutôt lui-même). Nous vous conseillons de ne pas poursuivre votre lecture si vous n’avez pas vu le film car cet article contient des spoilers. 

Gris, obscur, gênant et nauséabond. Voici des termes qui pourraient décrire Fight Club, cet éclat de rires sadique face à ce qui nous entoure, au monde que nous connaissons, à cette société de consommation dont nous sommes esclaves. Il nous plonge dans les maladies de notre époque, une époque où nous sommes ce que nous possédons.

David Fincher et son trio d’acteurs incroyables (Helena Bonham Carter, Edward Norton et Brad Pitt) ont réussi à capter l’essence de la fin des années 90, à anticiper le futur en nous plongeant dans un club obscur plein de sang et d’auto-destruction.

deux visages dans fight club

La maladie contemporaine

« Nous vivons dans un monde malade et nous sommes malades », voici la sensation que nous laisse Fight Club. Le film se présente comme un récit introspectif narré par son personnage principal. Cependant, cette introspection possède une certaine universalité.

Même si elle est racontée à la première personne, le protagoniste ne nous dit pas son nom et se présente comme un homme banal: il vit seul dans un appartement d’une grande ville, travaille en tant qu’expert pour une importante société automobile, souffre d’insomnie et dépense son argent dans des achats.

Cette caractérisation est assez universelle. Etant donné que nous ignorons son nom, nous transposons son récit du « je » au « nous », en effectuant une rétrospective de notre propre vie. Le personnage vit dans un monde que nous connaissons. Il n’y a pas de fantaisie ou d’artifice, c’est notre réalité quotidienne. Ses « maux » sont les nôtres ou ceux de beaucoup de personnes que nous connaissons.

Le principal problème de ce protagoniste est l’insomnie. Son médecin refuse de continuer à lui prescrire des médicaments pour dormir et il choisit donc d’assister à des thérapies de groupe de personnes atteintes de cancer.

C’est lors de l’une de ces réunions qu’il rencontre Bob, un homme qui a eu un cancer des testicules et a perdu sa masculinité. Il a été amputé des testicules et, à cause du traitement, a commencé à avoir des seins qui poussaient. Le protagoniste se sent soulagé aux côtés de ces personnes et parvient enfin à trouver le sommeil.

edward norton dans fight club

Il ne connaît pas la cause de son insomnie. Il ignore la racine du problème. En réalité, il sait juste que, lors de ces thérapies, il se sent en paix et peut pleurer sans se retenir. Une chose qui semblait jusque là interdite pour les hommes car pleurer était synonyme de féminité.

Nous vivons dans un monde frénétique, nous consommons pour nous sentir bien, nous avons tout et, en dépit de cela, nous entendons de plus en plus de mots comme « anxiété », « stress« , « insomnie », « dépression »… Ce sont les maladies de notre époque.

Juste au moment où il semble contrôler la situation et son problème d’insomnie, Marla apparaît. Cette femme réduira cette paix en cendres, déstabilisera notre protagonistes et le fera replonger dans son trouble du sommeil. Marla est comme lui; c’est une femme pour qui la vie n’a aucun sens. Elle n’attend que la mort et sa plus grande douleur est de voir qu’elle n’arrive pas. Elle aussi assiste à ces thérapies. Ce n’est qu’une touriste de plus.

Pourquoi Marla constitue-t-elle une menace ? Parce qu’elle constitue son reflet. Elle représente son mensonge. Si celui-ci est découvert, tout son centre de stabilité et de paix disparaîtra. Le rejet que lui produit Marla est un rejet de lui-même. Cette femme assiste même à la thérapie du cancer des testicules. Qui peut bien croire qu’une femme a souffert d’un tel cancer ?

Cette insolence, cette façon de profiter de la douleur des autres pour gérer la sienne est ce qui rend notre protagoniste fou. Marla est tout simplement la version féminine de lui-même.

Fight Club, la destruction du capitalisme

Après Marla, c’est au tour de Tyler Durden d’apparaître. Tyler est un bel homme, fort, qui vit à l’écart du système et des normes. Il fabrique du savon, vit dans une maison que nous pourrions cataloguer comme une ruine et fait constamment ce qu’il veut.

Tyler est l’antithèse de notre ère. Il représente le rejet absolu du capitalisme, de l’homme moderne qui est esclave de son travail pour pouvoir acheter des choses matérielles sensées combler son vide intérieur.

Ensemble, ils commenceront le fight club, le nouveau groupe de thérapie du personnage principal. Ce sont des réunions au cours desquelles différents hommes se retrouvent pour laisser éclater leur côté le plus sauvage, le plus bestial, en se battant. Tyler est le gourou de ce groupe, le guide spirituel chargé de faire exploser toute la rage et toute la colère que ressentent tous ces hommes.

Ces combats permettent aux hommes de se libérer des pressions sociales, de s’extirper de l’esclavage dans lequel ils vivent, de ne plus penser et de se laisser porter par leur côté le plus violent.

Comme l’explique Tyler, le cinéma nous a fait croire que nous pouvions être des stars du rock, des acteurs célèbres… Les médias nous ont dressé des buts trop hauts et, pendant ce temps, nous nous contentons de nous enfermer dans des bureaux et de gagner suffisamment d’argent pour acheter, pour être quelqu’un.

Ces problèmes d’insomnie, cette maladie contemporaine du protagoniste, l’ont conduit à souffrir d’un dédoublement de la personnalité, à se créer un nouveau « moi », à inventer Tyler. Un trouble dissociatif qui nous fait penser à une sorte de Hyde actualisé, plus beau, plus fort, qui représente tous les désirs cachés du personnage, toute cette colère accumulée pendant des années, envers la société et le monde qui l’entoure.

Au-delà des combats, une conspiration apparaît. Une série d’attentats avec un profond sentiment de libertéd’anarchie. Des attentats qui ne vont pas contre les personnes mais qui visent à détruire de grandes entreprises, bâtiments et symboles de l’esclavage contemporain.

Fight Club est un coup de poing, un discours nihiliste, une attaque de la fin du siècle et du début du suivant; un coup dur pour Hollywood, pour le capitalisme et pour nous-mêmes. Nous avons tous voulu, à un moment de notre vie, être Tyler.

« C’est seulement quand on a tout perdu qu’on est libre de faire tout ce qu’on veut. »

-Fight Club-