Tous les enfants deviennent des parents à la mort de leurs parents

· 4 avril 2017

De nos jours et en accord avec la loi de la nature, nos parents arrivent ou arriveront à des âges très avancés. Cela suppose une détérioration qui exige une protection et un soin de nos personnes âgées demandant de l’affection et des égards spéciaux.

Voilà pourquoi on dit que nous devenons tou-te-s les parents de nos parents quand vient le moment de leur mort. Parce qu’il nous faut les étreindre, leur donner à manger, leur caresser le cœur avec des mots et avec nos attentions. Nous devenons la canne qui soutient leur âme quand, par notre affection, nous faisons écho à la chaleur qu’ils nous ont apportée durant toute notre vie.

Il arrive souvent que nous envisagions la vieillesse et la dernière étape de la vie de manière négative. Pourtant, de nombreuses raisons nous font penser que c’est justement une belle étape et qu’elle est, de plus, indispensable pour élaborer le deuil.

Partager ce moment avec nos parents ou grands-parents veut dire partager un besoin d’affection qui, d’une façon ou d’une autre, symbolise aussi le début d’un adieu. Cela signifie soutenir quelqu’un qui nous a permis de grandir et qui nous a donné la vie avec une force équivalente pour lui dire au revoir.
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Quand, à un moment, je perdrai la mémoire ou le fil de notre conversation, donne-moi le temps qu’il faudra pour me souvenir. Quand je ne pourrai plus manger tout-e seul-e, n’épargne pas mes sphincters, ou quand je ne serai pas capable de me lever, prends le temps de m’aider.

Ne désespère pas parce que je suis vieux/vielle et que j’ai des soucis de santé. N’aie pas honte de moi. Aide-moi à sortir dans la rue, à respirer de l’air frais, à contempler la lumière du soleil. Ne perds pas patience parce que je marche lentement, ne te fâche pas si je crie, je pleure ou “je t’enquiquine” avec des batailles du passé ou du présent.

Rappelle-toi l’époque où je t’ai appris à faire la même chose car j’ai besoin que tu me soutiennes. Ma mission est nouvelle au sein de la famille, voilà pourquoi je te demande de saisir l’opportunité qui nous est donnée. Aime-moi quand je vieillirai parce que ce sera toujours moi, même avec des cheveux blancs.

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Le dernier adieu à la vie

Pour réfléchir sur le rôle des enfants face à la vieillesse des parents, Fabricio Carpinejar nous a offert un merveilleux texte qui peut nous apporter un éclairage sur une étape qui n’est pas toujours très lumineuse. En effet, il nous est généralement difficile de nous sentir bien, car nous ne pouvons pas oublier que leur vieillesse suppose un adieu à cette vie qui nous a appris à parler, à grandir, à tenir une cuillère ou à marcher.

“Il y a une rupture dans l’histoire de la famille, où les âges s’accumulent et se superposent, et l’ordre naturel n’a pas de sens : quand le fils devient le père de son père.

C’est le moment où le père devient vieux et commence à marcher comme s’il était dans le brouillard. Lent, lent, imprécis. C’est quand un des parents qui vous a pris la main avec force quand vous étiez petit ne veut plus être seul. C’est quand le parent, autrefois solide et inébranlable, devient faible et reprend son souffle deux fois avant de se lever de son siège.

C’est quand le père, qui autrefois commandait et donnait des ordres, ne fait plus que soupirer, gémir, et cherche où sont la porte et la fenêtre, qui lui paraissent à présent très éloignées. C’est quand un des parents, auparavant adroit et travailleur, n’arrive plus à mettre ses propres vêtements et ne se souvient plus s’il a pris ses médicaments.

Puisque nous sommes leurs enfants, nous devrons nécessairement accepter que nous sommes responsables de cette vie. Cette vie qui nous a vus naître dépend maintenant de nous pour mourir en paix.

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Chaque fils est le père de la mort de son père. Peut-être que la vieillesse du père et de la mère est curieusement la dernière grossesse. Notre dernière leçon. Une opportunité pour leur rendre l’attention et l’amour qu’ils nous ont donnés pendant des dizaines d’années.

Et de cette manière, comme nous adaptons notre maison pour nous occuper de nos bébés, en condamnant les prises électriques et en mettant des petites barrières, nous allons maintenant changer la disposition des meubles pour nos parents. La première transformation se passe dans la salle de bains. Nous serons les parents de nos parents quand nous mettrons une barre dans la douche.

La barre est emblématique. La barre est symbolique. Parce que la douche, simple et rafraîchissante, est à présent une tempête pour les vieux pieds de nos protecteurs. Nous ne pouvons les laisser seul-e-s à aucun moment. La maison de quelqu’un qui s’occupe de ses parents aura des fixations sur les murs. Et nos bras s’agrandiront pour former des rampes.

Vieillir, c’est marcher en s’aidant des objets. Vieillir, c’est même monter des escaliers sans marches. Nous serons des étranger-ère-s dans notre propre maison.
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Nous observerons chaque détail avec peur et méconnaissance, avec doute et inquiétude. Nous serons des architectes, des designers, des ingénieurs frustrés. Comment se fait-il que nous n’ayons pas prévu que nos parents tomberaient malades et auraient besoin de nous ? Nous nous plaindrons des canapés, des statues et de l’escalier en colimaçons. Nous nous plaindrons de tous les obstacles et du tapis.

Heureux soit le fils qui est le père de son père avant sa mort !!! Et malheureux soit le fils qui ne réapparaît qu’à l’enterrement et ne dit pas au revoir un peu chaque jour.

Mon ami Joe a accompagné son père jusque dans les dernières secondes. À l’hôpital, l’infirmière manœuvrait pour le déplacer du lit au brancard, pour essayer de changer les draps, quand Joe lui a crié de son siège : « Laissez-moi vous aider. »

Il a rassemblé toutes ses forces et il a pris pour la première fois son père sur ses genoux. Il a placé le visage de son père contre sa poitrine. Il a pris son père consumé par le cancer sur son dos : petit, ridé, fragile, tremblant.

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Il est resté un bon moment à le prendre dans ses bras, le temps équivalent à son enfance, le temps équivalent à son adolescence, un bon moment, un temps interminable. À bercer son père d’un côté et de l’autre. À caresser son père, à calmer son père. Et il disait doucement : « Je suis là. Je suis là, papa.” Ce qu’un père veut entendre à la fin de sa vie, c’est que son fils lui dise qu’il est là.

Même si l’attention de nos parents peut résulter épuisante, nous ne pouvons pas oublier que cette tristesse et cette fatigue sont une partie du deuil que nous devons élaborer. C’est une partie de l’adieu à une partie de notre âme, de notre enfance.

Avec eux, s’en va tout ce que nous avons partagé avec eux seuls et dont il ne restera plus de témoin. Cela demande forcément un gros travail intérieur que la vie nous offre l’opportunité de réaliser. Nous ne pouvons pas ne pas la saisir.