"Ça pourrait être pire" : est-ce que cela fonctionne ?

28 février, 2021
"Ne t'inquiète pas, ça pourrait être pire !" C'est une expression qu'une personne qui traverse une situation difficile entend fréquemment. Cependant, génère-t-elle un quelconque bienfait, ou montre-t-elle que l'on sous-estime les mauvaises passes ?

Beaucoup d’entre nous se sont vus dans cette situation. Nous venons de perdre notre emploi, de rompre, de subir une déception, et au moment où nous discutons de l’un de ces événements avec une personne proche, on entend cette fameuse phrase : “ne t’inquiète pas, ça pourrait être pire.”  Est-elle vraiment utile ?

Nous avons tendance à comparer nos situations avec celles des autres. Nous les utilisons comme référence. Parfois, savoir que quelqu’un traverse une réalité un peu plus compliquée peut nous apporter un certain soulagement. C’est comme si notre esprit cherchait désespérément un fait auquel s’accrocher.

Aussi curieux que puisse nous être ce type de ressources, la psychologie a étudié ce phénomène. Nous savons qu’il s’agit d’une stratégie d’adaptation à laquelle nous recourons fréquemment. Cependant, cette “bouée de sauvetage” a des nuances et il est important de les prendre en compte.

Cela pourrait être bien pire.

Ça pourrait être pire, il pourrait pleuvoir

Nous rentrons chez nous après le travail et la voiture tombe en panne. Nous en descendons, installons le triangle, appelons les secours et attendons. Nous nous disons que ça pourrait être encore pire. Il pourrait pleuvoir. C’est ainsi que nous nous consolons.

Un autre exemple… Nous allons à un rendez-vous médical et le médecin nous informe que nous sommes diabétique. Nous avons peur et le médecin nous dit que ça pourrait être pire, qu’il y a des maladies beaucoup plus graves.

Dans ces deux exemples, nous nous trouvons face à deux situations très différentes. Dans le premier, penser que la situation ne va pas se compliquer nous soulage. En revanche, dans le deuxième exemple, la situation est sous-estimée car comparée à d’autres plus graves.

Dans la deuxième situation, la stratégie utilisée revient à invalider la réalité particulière de quelqu’un, ce qui génère un certain sentiment de culpabilité chez la personne qui traverse une mauvaise passe. Il n’est ni logique ni éthique de recourir à ce type de commentaire.

Ça pourrait être pire, la phrase qui invalide les expériences

Il n’est pas toujours évident de savoir soutenir, accompagner et aider les autres. Lorsque nous traversons une période difficile, nous n’attendons généralement pas que ceux qui nous entourent mettent fin au problème ou pleurent la perte subie. Nous souhaitons et espérons seulement la compréhension et la proximité.

Pourtant, nombreux sont ceux qui ont recours à la fameuse phrase “ça pourrait être pire”. Si quelqu’un a eu un accident de voiture et qu’il n’a que mal au cou, lui dire que les choses auraient pu être pire peut générer en lui une angoisse et la peur de reprendre le volant.

De la même façon, si quelqu’un a été licencié de son travail, cela ne le console pas non plus de penser qu’il pourrait se voir dans des circonstances plus difficiles. Un tel commentaire invalide ses émotions et sa réalité par comparaison avec une autre qui n’existe pas pour lui.

Penser au pire.

Le danger de la victimisation

Une étude menée par les docteurs Shelley Taylor et Joan Wood de l’Université du Texas montre un point intéressant à ce sujet. Ce ne sont pas seulement les autres qui ont tendance à recourir à cette phrase, nous nous le disons à nous-mêmes.

Or le recours à cette stratégie d’adaptation psychologique face aux difficultés n’aide pas toujours. Si ce que nous traversons est grave, il en résulte une chronification du rôle de victime.

Pour mieux comprendre, prenons exemple. Imaginez un adolescent qui a été victime d’intimidation. Ce jeune homme se console en pensant que les choses auraient pu être pires. Il n’a jamais été agressé physiquement. Il est même soulagé de penser que personne n’a découvert ce qui n’allait pas chez lui. Ni ses parents ni ses professeurs.

Avec ce mécanisme, il invalide réalité personnelle. Il ne fait pas face à sa souffrance, car il la sous-estime. Et en la sous-estimant, il applique un mécanisme de défense pour éviter le traumatisme. Avec cette stratégie mentale, on ne fait que chronifier la victimisation, on ne la résout pas.

En somme, dans peu de circonstances, le commentaire “ça pourrait être pire” est vraiment utile. Nous n’évitons pas la souffrance présente.

Chaque préoccupation et chaque situation personnelle mérite d’être reconnue et respectée. Si nous ne comprenons pas que la situation que vit l’autre est capable de générer en lui une souffrance et une angoisse réelles, il nous sera très difficile de l’aider.

  • Taylor Shelley, Wood Joan (2002) It Could Be Worse: Selective Evaluation as a Response to Victimization. Journal os social issues. https://doi.org/10.1111/j.1540-4560.1983.tb00139.x