Le gardien du seigle : un livre maudit

· 10 avril 2018

Le gardien du seigle est l’une des œuvres les plus lues et les plus connues de la littérature américaine du XXe siècle. JD Salinger, l’auteur, parvint à capturer l’essence de l’adolescence dans ce roman. Bien que la critique n’ait pas bien accueilli ce dernier à sa sortie, le public l’admira et, avec le temps, le Gardien du seigle devint l’œuvre littéraire reflétant le mieux l’adolescence. Son langage direct et vulgaire retrace parfaitement la réalité, même si cela généra une certaine controverse lors de sa publication, en 1951.

Malgré les changements que la société a connu, malgré les avancées technologiques et les évidentes différences entre les adolescents « d’hier » et ceux « d’aujourd’hui », Lgardien du seigle est un roman qui a su très bien vieillir et qui continue de refléter aujourd’hui encore cette large part des adolescents qui ne parviennent pas s’adapter ou à s’intégrer dans le système, qui vivent cette étape entre l’enfance et l’âge adulte comme une période de survie, de rébellion et de lutte interne.

L’intrigue ? Elle est relativement simple : un jeune adolescent nommé Holden Caulfield raconte ses expériences, à la première personne. Holden est mauvais élève, il a été expulsé de diverses écoles et il semble que sa situation ne s’améliore pas vu qu’ils viennent de l’informer qu’il sera expulsé de son école actuelle où il est en internat. Holden décide de ne pas en informer ses parents, il ne souhaite pas les voir non plus, de sorte qu’il fugue au milieu de la nuit et retourne dans sa ville, New York.  Là, il loge dans un hôtel de très bas de gamme, et l’aventure commencera.

Le gardien du seigle présente le voyage de Holden, celui de n’importe quel adolescent désenchanté du monde (et fier de l’être), qui semble détester tout et tout le monde. Un roman qui est entré dans l’histoire comme le favori des psychopathes, des inadaptés, des personnes ayant des problèmes mentaux et aussi du public adolescent (et pas si adolescent). Quelles sont les rasons de son succès ? Pourquoi Le gardien du seigle est un roman si controversé ?

« La vérité est qu’il n’y a rien comme dire quelque chose que personne ne comprend pour que tout le monde fasse ce qu’il veut. »

-Le gardien du seigle-

Le gardien du seigle, le reflet de l’adolescence

L’oeuvre de Salinger a permi à beaucoup d’entre nous de se voir reflétés dans le personnage de Holden Caulfield, sentiment qui ne se produira certainement pas si nous lisons ce roman en tant qu’adultes. Quelle est la clé ? Le secret consiste à dresser le portrait d’un personnage facilement reconnaissable, un personnage très proche de la réalité, un jeune rebelle flirtant avec la misanthropie.

Pour beaucoup, l’adolescence ne serait rien de plus qu’une transition vers l’âge adulte, une autre étape de la vie qui passe sans douleur ni gloire ; une étape où se concentrer sur les études, commencer à choisir un avenir et assumer de nouveaux défis et responsabilités.

Pour d’autres, en revanche, il s’agit d’une étape beaucoup plus complexe et obscure, les nouvelles pressions et responsabilités, à la fois personnelles et académiques, pouvant constituer un obstacle de taille ; commencer à comprendre le monde et assumer les conséquences de nos actions rend parfois cette étape de la vie difficile. L’alcool, les drogues, l’expérimentation, les premiers rapports sexuels, connaître le monde…tout cela peut être très présent pendant l’adolescence.

Le gardien du seigle

A l’adolescence, nous prêtons attention à la musique, au cinéma, aux médias…nous essayons de trouver notre reflet, de nous sentir identifiés et de voir que, finalement, nous avons une place, une raison dans cette vie. Holden déteste tout ce qu’il vit, déteste tout le monde, déteste son école, déteste le système, la société, le monde… Les seules personnes dont il prend soin sont ses frères, même ses parents ne semblent pas lui importer.

L’un des aspects les plus frappants de ce roman est la manière dont il est raconté, à la première personne, en utilisant un vocabulaire que nous associons immédiatement aux jeunes. Holden utilise des vulgarismes, des gros mots et le vocabulaire de son temps, il se réfère à certains événements historiques tels que la guerre d’indépendance avec des mots comme « boite », « rouleau »…

Cette expressivité et ce naturalisme que nous voyons dans son langage sont précisément les coupables de l’identification dont nous avons parlé précédemment. Même dans les descriptions physiques, il est très proche de la réalité, nous voyons qu’il y a des allusions aux « ongles mangés » ou à l’acné, caractéristiques typiques de l’adolescence.

Le gardien du seigle

Un autre point très intéressant du roman est qu’il manque d’action ; en effet, s’il est vrai que Holden s’enfuit et connaît quelques démêlés, rien de vraiment remarquable ne se produit. L’action est statique, comme l’adolescence, Holden se contente de raconter ses pensées et de critiquer tout ce qu’il peut, réfléchit à son rôle, à ce qu’il n’aime pas, à ce qu’il fait et à quel point le monde est inconfortable. Le gardien du seigle procède à la mythification de l’adolescence, un va-et-vient de l’innocence infantile à l’absurdité que représente la vie à la fin de cette étape.

Holden lui-même est celui qui se définit comme un gardien du seigle, il s’agit de ce qu’il veut être, il veut être chargé de récupérer les enfants qui courent eux-même vers les abysses, il veut être celui qui les protège de cette chute, de ce coup dur qui marque la fin de l’enfance et la prise de conscience de la réalité.

« Charmants, voici le mot que je ne peux pas supporter. Il sonne tellement faux que j’ai envie de vomir chaque fois que je l’entends. »

-Le gardien du seigle-

Holden Caulfield, la confession de certains criminels

Comment est-il possible qu’un livre qui reflète l’adolescence devienne le préféré de nombreux criminels ? Peut-être que ce sentiment de n’appartenir à aucun lieu et ces brides de misanthropie que Holden nous transmet sont quelques-unes des causes qui ont fait que certains meurtriers ont vu une sorte de Bible dans Le gardien du seigle.

Il est facile de voir en Holden, à certains moments de notre vie, une sorte de reflet de nous-mêmes, de voir ce roman comme un miroir dans lequel nous nous regardons et nous sentons compris, ou moins seuls.

La liste des crimes commis sous l’égide de cette oeuvre est assez importante, bien que la plupart soient tombés dans l’oubli eu égard à leur caractère mineur ou à l’anonymat des personnes les ayant commis. Le cas le plus présent dans nos esprit est sans aucun doute le meurtre de John Lennon.

Le gardien du seigle

John Lennon fut tué par Mark David Chapman, un de ses admirateurs, qui considérait Lennon comme l’un de ces enfants que décrivaient Holden, courant vers l’abîme. Chapman croyait qu’en l’assassinant il le préserverait des troubles du monde et que, par conséquent, son innocence survivrait. Après avoir commis le meurtre, Chapman lut Le gardien du seigle jusqu’à l’arrivée de la police ; dans le livre, il avait écrit « ma confession » et le signa en tant qu’Holden Caulfield.

Robert John Bardo et John Hinkley sont d’autres noms qui résonnent lorsque nous parlons de ce roman, le premier, assassina la jeune actrice Rebecca Schaeffer alors qu’il avait sur lui une copie du livre ; Hinkley, pour sa part, essaya d’assassiner Ronald Reagan, portant également une copie du roman.

La popularité de l’œuvre, associée aux noirceurs qui l’entourent, firent que l’héritage de Le gardien du seigle soit immense, les légendes urbaines ou la musique ayant fait écho à ce livre « maudit ». Le gardien du seigle est une lecture obligatoire, qui parle ouvertement et peut être fortement recommandé à l’adolescence.

« La vie est un jeu et vous devez la vivre selon les règles du jeu. »

-Le gardien du seigle-