La lâcheté alimente la tristesse

2 mai 2017 dans Emotions 215 Partagés

La tristesse semble être l’un des signes les plus distinctifs de notre époque. C’est comme si la dépression s’était convertie en une affectation massive au sein du monde contemporain. Un fait souligné par l’Organisation Mondiale de la Santé qui, dans ses nombreux comptes-rendus, souligne l’augmentation du nombre de diagnostics, à tel point que certain-e-s parlent d’une véritable pandémie.

Sous cette étiquette de « dépression », on retrouve presque toutes les formes de tristesse ou de mal-être. Mais pas que : c’est aussi une condition qui est devenue parfaitement tolérable et qui est même omniprésente dans la vie quotidienne. Il est devenu habituel d’entendre que quelqu’un a « un coup de déprime » et d’entendre « aujourd’hui je ne sors pas, je me sens un peu déprimé-e ». Ce qui était  considéré comme une entité psychiatrique il y a quelques dizaines d’années s’est transformé en quelque chose de quotidien qui se confond avec la tristesse.


“Les lâches meurent plusieurs fois avant leur mort ; Le brave ne goûte jamais la mort qu’une fois. »

-William Shakespeare-


Petit à petit, nous avons fait en sorte de privilégier les distractions, les loisirs et les passions dans le but de supporter une existence qui ne nous paraît en rien plaisante ou digne d’être vécue. Nous nous sommes complètement déconnecté-e-s de notre nature et, lorsque nous la ressentons, lorsque les grandes questions surgissent dans nos esprits, cette nature finit par nous accabler.

La tristesse chronique et la santé mentale

De nombreux soupçons pèsent sur les intérêts qui, en partie, peuvent se cacher derrière cette épidémie de dépression. Un nouveau discours scientifique a vu le jour, qui donne une énorme valeur aux facteurs organiques et génétiques jouant un rôle dans la tristesse ressentie, de sorte que les personnes finissent par ne plus être responsables de toute cette souffrance qui les atteint. Il suffit donc de prendre « x » médicament, et voilà. Les compagnies pharmaceutiques ont été les heureux bénéficiaires de cette « épidémie ».

visage-triste

Dans l’Antiquité, ce trouble de l’esprit qui rendait les personnes passives, pleines de tristesse ou prisonnières d’un manque d’envie de vivre était attribué à un déséquilibre dans les « humeurs » du corps.

Au Moyen-Âge, en revanche, cette tristesse chronique portait le nom d’acédie et constituait l’un des péchés capitaux, avant d’être finalement intégrée dans celui de la paresse. Le grand poète Dante estimait que les personnes affectées par une tristesse permanente, qui ne faisaient rien pour la surmonter, devaient se retrouver au purgatoire et se lamenter sur tout ce temps perdu.

Au XIXème siècle, le psychiatre Joseph Guislain définissait cet état permanent de tristesse comme une « douleur d’exister ». Un peu plus tard, Séglas indiquera qu’il s’agit d’une « hypocondrie morale ».

Au cours du XXème siècle, la psychiatrie crée le concept de « dépression » proprement dit et le définit comme un trouble caractérisé par le découragement, un sentiment de culpabilité récurrent, de l’angoisse, une apathie face au monde, une diminution de l’amour propre et un état permanent d’auto-accusation ou auto-reproche qui se répercute de manière significative dans le style de vie.

Lacan est celui qui définit finalement cette tristesse chronique comme un effet de la lâcheté morale. Il ne s’agit pas d’une accusation mais d’un point de vue qui revendique un fait important : il y a bien quelque chose que tout le monde doit savoir à propos de sa tristesse. Il y a des formes de l’aborder, de la comprendre, et chaque être humain doit construire ce savoir.

La tristesse et la lâcheté

Tou-te-s celleux qui souffrent de tristesse chronique ressentent un fort sentiment d’inauthenticité. Pour elleux, la vie se déroule sur une scène qui ne leur appartient pas. Une sensation d’exil par rapport à tout ce qui se passe dans le monde est aussi de mise. Comme si la planète était en train de tourner mais sans elleux, qui la suivraient de loin. Le présent devient lointain, le futur n’est qu’un augure de nouvelles souffrances et le passé est un inventaire d’échecs, sur lesquels on ne peut que revenir encore et encore.

tristesse

Les personnes souffrant de dépression se demandent : « Quel sens a la vie ? ». Et cette question est souvent accompagnée de cette affirmation : « Il aurait mieux valu ne pas naître ». Cette question et cette affirmation sont deux pièges en elles-mêmes.

Naturellement, la vie n’a pas un sens figé. Chacun en crée un à sa façon. Aucun livre, aucun manuel, aucune loi ne dit : ceci est le sens de la vie. Et cette affirmation qui établit qu’il aurait mieux valu ne pas naître abrite un grand mensonge. Car finalement, nous sommes né-e-s et nous sommes ici. C’est un fait.

Aussi bien la question que l’affirmation déchargent la personne de toute responsabilité. « Si la vie n’a résolument pas de sens, alors elle ne m’intéresse pas », voici ce que ces gens semblent dire. Ou « Si je n’ai pas demandé à naître, alors qu’on ne me demande pas de faire quelque chose de bien de ma vie ».

Ils se transforment ainsi en « objets » de la tristesse et non en sujets. Voilà où réside leur lâcheté morale. Il arrive même que, pour certaines personnes, le fait d’être triste devienne un motif de fierté : la tristesse devient en effet la preuve de leur condition « spéciale » et leur permet de construire tout un discours qui les place en victimes éternelles.

tristesses

Il est certain que nous ne sommes pas tou-te-s venu-e-s au monde avec les mêmes cartes. Nous ne sommes pas des enfants désirés, nous sommes pauvres, on nous maltraite ou on abuse de nous lorsque nous sommes incapables de réagir. Des milliers de situations peuvent engendrer la souffrance. Il se peut que ces épisodes douloureux donnent vie à de nouvelles carences et de nouvelles désillusions.

Mais, finalement, nous sommes ce que nous décidons de faire face à toutes ces situations. Il s’agit de notre responsabilité et nous ne pouvons la placer sur les cartes que nous avons reçues pour jouer. En reniant notre propre vie, nous nous dessinons comme les perdants mélancoliques de la joie.

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