Je déteste ma famille et j’adore les étranger-ère-s

· 18 août 2017

La famille est un petit univers dans lequel nous apprenons à nous comporter comme un membre de la société. Il n’existe pas de famille parfaite, car il n’y a pas d’êtres humains ni de sociétés parfaites. Tout famille transmet et reproduit des traumatismes, des névroses, des vides, en plus ou moins grande mesure. Mais dans certaines cas, cela prend de l’ampleur et marque profondément et négativement.

Dans la famille, il flotte toujours un risque de petites ou grandes haines. Même si cela semble paradoxal, cela n’exclut pas l’existence d’un grand amour également. C’est ainsi que sont les affects humains, ambivalents et contradictoires. Le groupe familial n’en est pas exempt et c’est pour cela qu’il est normal d’héberger des rancœurs et des mesquineries.

« Gouvernez votre maison et vous saurez combien coûtent le bois et le riz. Élevez vos enfants, et vous saurez combien vous devez à vos parents. »

-Proverbe oriental-

Cependant, il y a des cas où l’on ne parle plus de petites haines, mais de graves fractures dans les affects. Les personnes qui déclarent ouvertement leur rejet total de la famille dont elles viennent sont nombreuses. Elles ont horreur de leur noyau familial. Elles ont honte de leur provenance. Et en même temps, elles ressentent une grande estime et de l’admiration pour les étrangers, pour tou-te-s celleux qui ne font pas partie de leur environnement familial.

Pourquoi en arrive-t-on à détester sa famille ?

La haine envers sa famille referme en soi une grande contradiction. Cela implique, d’une manière ou d’une autre, de se détester soi-même. Génétiquement et socialement, nous sommes une partie intégrante de ce noyau familial, et nous en sommes donc indivisible d’une certaine manière. Malgré cela, le sentiment de manque d’amour et de rejet par le groupe familial est quelque chose que beaucoup de personnes vivent. Cela correspond à une attitude adolescente qui persiste chez de nombreux adultes.

Ce noyau n’est pas comme la personne le souhaite et pour elle, c’est une raison suffisante de lui affirmer sa tendresse.

Il est habituel que la haine envers la famille surgisse car la personne a la sensation qu’elle lui a gravement nui, ou qu’elle a été la source d’une grave maltraitance. La famille trahit la personne quand elle génère de grandes attentes qu’elle ne respecte pas ensuite, quand elle cesse de s’occuper d’un aspect basique du développement de l’enfant ou quand elle met en place une éducation incohérente, dans laquelle elle dit quelque chose et fait autre chose.

La maltraitance, de son côté, revêt de nombreuses réalités. L’abandon physique et émotionnel est l’un d’entre eux. L’abus verbal, physique ou sexuel également. De même, la négligence est une forme de maltraitance. Tout ce qui implique un refus systématique de la valeur d’une personne peut d’ailleurs être compris comme de la maltraitance.

Il y a des cas où les membres de la famille ont honte d’elleux-mêmes et se perçoivent comme inférieur-e-s vis à vis des autres. Iels éduquent donc à partir d’une perspective de mépris de soi. Ces famille sont souvent hermétiques, réticentes au contact extérieur. C’est également l’une des graines de la haine ou de la rancœur ultérieures et la principale raison pour laquelle on a l’impression que les étranger-ère-s sont plus précieux-ses que sa propre famille.

L’estime démesurée pour les étranger-ère-s

Pendant l’adolescence, nous nous énervons tou-te-s contre notre famille. Une partie de la recherche d’identité repose sur ce conflit. Enfant, nous acceptons plus ou moins passivement les paramètres familiaux. L’une des étapes qui nous permet de devenir adulte est précisément le dépassement de cette tension.

C’est pendant l’adolescence qu’apparaissent les étranger-ère-s qui commencent à avoir une grande importance pour nous. Bien sûr, l’opinion de notre groupe de pairs nous affecte beaucoup plus que la vision de nos parents. Petit à petit, nous négocions ces contradictions et nous trouvons un certain équilibre. Nous finissons de résoudre le problème quand nous partons de la maison. Petit à petit, nous parvenons à évaluer ce que la famille nous a donné et ce qu’elle nous enlevé. Nous finissons par comprendre que dans la plupart des cas, elle n’a jamais vraiment voulu nous faire du mal.

Parfois, le conflit stagne. Alors, la personne adulte ne parvient à partir de chez elle et se rend compte que le paradis ne se trouve pas ailleurs que dans le foyer. Que dehors les personnes ne tiennent pas parole ou ne satisfont pas leurs attentes. Ainsi, on peut tomber dans la tentation de faire culpabiliser la famille à cause de nos propres incapacités. On peut aussi tomber dans le piège de croire que pour les autres, pour les étranger-ère-s, la vie est plus facile que pour nous. Qu’iels ont de meilleures capacités car iels ont eu une meilleure famille.

Détester la famille et adorer les étranger-ère-s est l’expression d’un conflit adolescent non résolu. Peut-être que vous n’avez pas réussi à comprendre que les autres groupes familiaux ont aussi leurs brisures, leurs secrets, leurs névroses. Peut-être que détester votre origine vous aide à éluder vos responsabilités ou à ne pas vous détester vous-même. Tant que l’on ne dépasse pas ces mal-êtres, il est très difficile de se situer dans une posture d’adulte.

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Images de Nidhi Chanani