Nous enterrons beaucoup de nos joies

· 10 octobre 2017

Certaines personnes ressentent un énorme malaise lorsqu’elles se sentent bien ; nous pourrions même parler d’une allergie psychologique ou d’une phobie créée et maintenue par des mécanismes rarement conscients. Il s’agit d’un état dans lequel elles se sentent bizarre, d’où elles veulent s’échapper plutôt que de l’explorer. Soit parce qu’elles ont connu une enfance difficile, soit parce qu’elles ont le sentiment qu’elles ne méritent pas ces joies ou du fait de leur perfectionnisme, ce qui les rend incapables de profiter de cet état de bien-être.

Elles pensent courir un risque sérieux dans de telles circonstances : celui de s’habituer à être dans un état auquel elles ont accédé alors qu’elles ont l’impression qu’il disparaîtra bientôt. Elles sont incapables de concevoir la vie  autrement que comme une lutte ou un chemin de souffrance. Si ce combat ou ces difficultés n’apparaissent pas, si leurs muscles ne sont pas tendus, elles considèrent que quelque chose ne fonctionne pas.

payasage au crépuscule

Une joie qui ne me correspond pas

Cette sensation était fréquente autrefois lorsque, par exemple, une personne d’une classe sociale accédait à un statut supérieur. Notamment lorsque cette promotion était très instable, la personne avait tendance à faire preuve de résistance pour profiter des privilèges qu’elle avait obtenu ou qui lui avait été accordés de manière fortuite. Ceci tenait au fait qu’il était considéré à cette époque qu’un individu naissait dans une classe sociale pour y demeurer jusqu’à la fin de ses jours, et que tout changement positif était totalement inconcevable. Il s’agit d’une question pratique dans de nombreux cas, mais également psychologique.

En effet, certaines personnes ne disposant d’aucun souci sont fort habiles pour en rechercher et focaliser leur attention sur eux. Il se passe la même chose qu’avec la douleur : lorsque nous souffrons d’une importante douleur nous négligeons les plus infimes ;à l’inverse, certaines personnes auscultent leur corps en permanence parce qu’elles ne peuvent imaginer ne pas avoir de petites gènes, un petit motif leur permettant d’embrasser l’idée qu’elles ont une maladie grave, comme le cancer.

Ce sont des personnes qui se sentent beaucoup plus à l’aise dans le rôle de victimes, d’opprimé-e-s ou de sac de boxe que dans celui de vainqueur-e-s. C’est pourquoi nous ne les verrons que rarement célébrer quoi que ce soit : elles trouveront toujours une excuse, l’exagéreront ou même la créeront afin de ne pas inspirer aux autres une autre émotion que la pitié.

Pour elles, la pitié est l’arme la plus puissante pour s’assurer la compagnie des autres. C’est leur réconfort et elles ne sont pas disposées à renoncer à y recourir, sans jamais tenir compte des joies qui s’annoncent à l’horizon.
fond d'un puits

Victimes perpétuelles

D’autre part, leur rôle de victimes errantes et permanentes leur donne une justification valable, à leurs yeux (et prétendent par ailleurs qu’il en aille de même aux yeux des autres) pour ne pas remplir certains engagements, outre le fait d’être parcimonieux-ses dans la jouissance des plaisirs de la vie . Elles se raccrochent à de petites douleurs ou à un deuil qui se prolonge indéfiniment afin de ne pas avoir à accomplir certaines faveurs.

Comment vais-je m’inquiéter pour les autres alors que je suis si mal, si je suis toujours celui/celle qui est mal et qui a les pires et les plus tragiques problèmes ? Que se passera-t-il si j’aide les autres et qu’iels s’y habituent ?

La peur. Voici l’émotion. La peur de la solitude, la peur de ne pas pouvoir être indépendant-e, la peur de décevoir les autres, la peur de revenir bientôt à la tristesse, la peur de gérer les aspirations qui semblent désormais possibles alors qu’elles n’étaient autrefois qu’un rêve. La peur de regarder vers le bas et d’estimer la profondeur, la peur de regarder vers le haut et de voir ce qui reste à grimper. La peur de rencontrer une limite, d’être stupide, de ne pas être très intelligent-e. La peur de profiter des joies de la vie et de profiter de cette sensation.

Toutes ces peurs disparaissent, ou pour le moins hibernent, lorsque nous bougeons peu, lorsque nous ne prenons que peu de plaisir. Lorsque nous n’anticipons pas les joies par peur que s’ouvre un puits dans lequel nous pourrions tomber. Les peurs diminuent lorsque nous adoptons une attitude conservatrice, lorsque nous ne générons pas d’attentes afin de ne pas être déçu-e-s, chose que nous avons tou-te-s fait un jour ou l’autre pour nous protéger, alors même que nous nous défendions explicitement avec notre discours…

… alors que nous avions l’impression qu’il s’agissait d’une stratégie intelligente par rapport à la vie. Vu ses caprices et la manière dont elle change les cartes. Toutes, en un instant, et puis plus rien.

En soi, les joies apparaissent, ne peuvent apparaître que lorsque nous nous libérons et nous ouvrons aux expériences. Lorsque nous croyons que, quelles que soient les cartes qui nous ont été attribuées, nous saurons comment jouer avec elles et profiter du jeu. Il ne s’agit pas de survivre, mais de vivre. Mentalement il s’agit d’une étape nécessaire car, dans le cas contraire, il sera très difficile qu’un jour nous considérions que profiter de ce qui est positif ne nuira pas à la bonne fortune que la vie peut nous réserver.